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LA BOITE À MOTS DU COUSIN LEN


Jack Finney in Histoires insolites choisies et traduites par Max Roth et M.E. Coindreau, Alyette Guillot-Coli, René Wintzen, CASTERMAN, 1964 [1] 

Le cousin Len avait découvert son étonnante boîte à mots chez un prêteur sur gages. Car il hantait volontiers ces boutiques poussiéreuses qui, pour la plupart, se trouvent dans la Deuxième Avenue; cela le changeait et le soulageait, affirmait-il, des horreurs de la Nature, qui n'avait pour lui que fort peu d'attraits. ll devait en effet, professionnellement, passer la majeure partie de ses journées au grand air, à réunir le matériel pour Attraits et Mystères des Bois, la rubrique hebdomadaire qu'il publiait dans le journal local, - ce qui, à l'entendre, était le dernier des métiers : même celui de plombier, déclarait-il encore, lui aurait donné plus de satisfactions l

C'est pourquoi il profitait de ses loisirs pour faire le tour des prêteurs sur gages, rapportant de ses recherches tantôt un jeu de vues stéréoscopiques (toute l'Exposition Internationale de Chicago, 1893), tantôt une montre sonnant les heures, ou bien un cheval en porcelaine dont la bouche était hérissée de cure-dents en couleurs. Nous admirions beaucoup ces objets, ma femme et moi. Car nous habitions chez le cousin Len depuis ma démobilisation, en attendant de trouver un appartement.

Nous admirâmes donc également la boîte à mots. Elle était en étain, et ses lignes gracieuses rappelaient une bouche d'incendie en miniature. Nous la prîmes d'abord pour une simple salière, tout comme le cousin Len qui ne s'aperçut de ce qu'elle était réellement que le lendemain de son acquisition, alors qu'il venait de commencer à écrire un nouvel article :

« Les branches étincelantes des arbres féeriques sont lugubres et silencieuses. L'étau glacé de l'impitoyable hiver a étouffé leur bruissement verdoyant. Et les chants cristallins de leurs hôtes chatoyants se sont tus. ››

Après un tel effort, il éprouva tout naturellement le besoin de se reposer. Machinalement, il regarda la « salière » d'étain. Puis, dans l'espoir de découvrir le nom du fabricant, il la retourna pour en examiner le dessous, si bien que le couvercle, pendant quelques secondes, se trouva placé à deux ou trois centimètres au-dessus de la feuille de papier. Et, soudain, il constate que son texte s'était modifié :

« Les branches des arbres sont silencieuses. L'étau de l'hiver a étouffé leur bruissement. Et les chants de leurs hôtes se sont tus. ››

Le cousin Len, en homme sensé, était parfaitement capable d'apprécier une amélioration. Il se remit au travail, tout en écrivant à sa manière habituelle, mais en doublant la longueur normale de l'article. Puis, il promena méthodiquement la « boîte à mots ›› sur le papier, ligne par ligne. Et adjectifs et adverbes, comme attirés par un aimant, disparurent de la page, avec un léger sifflement qui rappelait le passage de particules de sable dans un tuyau d'aspirateur. L'opération terminée, le texte avait exactement la longueur voulue, et le style en était concis et brillant. Enchanté, le cousin Len se rendit compte que, pour la première fois, sa rubrique semblait signifier quelque chose. Louisa, ma femme, affirmait que ce petit chef-d'œuvre vous donnait presque envie d'aller vous promener dans les bois, mais le cousin Len estimait que la chose n'en valait pas la peine.

A partir de ce jour, il utilisa la boîte à mots pour corriger tous ses articles. A force de s'en servir, il découvrit qu'à deux centimètres du papier, elle aspirait même les qualificatifs les plus pesants ; à trois centimètres et demi, seulement les adjectifs d'un poids moyen, et à cinq centimètres, tout au plus ceux de trois ou quatre lettres. Aussi, en réglant soigneusement la distance, réussit-il à produire des textes remarquables, dont le nombre de lecteurs ne cessa plus de s'accroître. << La meilleure rubrique du journal, après les avis mortuaires ››, lui écrivit une vieille dame. Len m'expliqua ce qu'elle voulait dire par là : Attraits et Mystères der Bois figurait régulièrement à côté des annonces nécrologiques.

Pour vider la boîte à mots, le cousin Len attend toujours que nous soyons rentrés à la maison, car nous aimons assister à cette cérémonie. Une fois la boîte remplie - ce qui prend une semaine -, le cousin Len dévisse le couvercle et, frappant contre le fond comme on le fait pour une bouteille de sauce tomate, il la secoue par la fenêtre. Emportés par le vent, adjectifs et adverbes se répandent alors dans la Deuxième Avenue, tels des confettis presque invisibles, un nuage de ces petits alphabets comestibles que l'on met dans la soupe des enfants ou encore, de minuscules fragments de papier transparent. On ne les discerne que lorsque la lune est favorable. Si la plupart sont incolores, quelques uns ont des teintes pastel. « Très ››, par exemple, est d'un rose pâle ; « luxuriant ›› est vert, bien entendu, et « indubitable ›› est d'un gris sale. Un autre mot ressemble au bout de cellophane rouge vif de la bande qui entoure certains paquets de cigarettes : c'est un mot qu'affectionne le cousin Len lorsque la Nature l'exaspère tout particulièrement, mais on ne peut décemment l'employer dans un livre destiné à être mis entre toutes les mains.

Le plus souvent, adjectifs et adverbes tombent n'importe où, sur le trottoir ou dans le caniveau, pour disparaître aussitôt comme des flocons de neige. Parfois, cependant, un heureux hasard les fait échouer au beau milieu d'une conversation. Il en fut ainsi le jour où Mrs. Gorman et Mrs. Miller, revenant de chez le charcutier italien, s'arrêtèrent juste sous nos fenêtres. Une petite averse d'adjectifs et d'adverbes traversa leur bavardage. Ce fut extraordinaire.

- Quelle affreuse époque ! soupira Mrs. Gorman. Les prix sont de plus en plus évanescents, transcendants, purement abominables. Notez bien ces paroles démentes : les choses vont éminemment droit sur des chiens allégoriques, indomptables et coruscants.

. Gorman, certes, fut quelque peu surprise par son propre élan, mais elle s'en tira fort honorablement souriant d`un air protecteur à Mrs. Miller qui la regardait bouche bée. Elle avait toujours affirmé que ses ancêtres étaient des rois ; depuis ce jour, elle prétend qu'ils étaient également des poètes.

ll m'advint de suggérer au cousin Len de conserver ses adjectifs et de les emballer dans des cartons ou des boîtes munies d'étiquettes explicatives, pour les vendre aux agences de publicité. Mais il me fit remarquer qu'une vie entière ne nous suffirait pas à leur fournir les quantités dont elles auraient besoin. En revanche, lors d'une excursion à Washington, nous emportâmes plusieurs boîtes à chaussures bourrées d'adjectifs et d'adverbes, - la récolte d'une dizaine de semaines. Et au Sénat, dans les tribunes réservées au public, nous les vidâmes dans un gros ventilateur électrique qui brassait l'air de la salle. Une nuée s'abattit sur l'auguste assemblée qui venait justement de se lancer dans une discussion capitale. Hélas, il dut y avoir ce jour-là quelque anicroche, car le style des orateurs ne varia pas d'un iota.

Nous continuons aujourd'hui encore à nous servir de l'étonnante boîte à mots, et les articles du cousin Len sont de plus en plus remarquables. Il vient d'en réunir les meilleurs dans un volume que vous aurez peut-être l'occasion de lire. On parle même d'en faire une adaptation cinématographique. La boîte à mots nous est fort précieuse pour la rédaction des télégrammes, et en ce qui me concerne personnellement, je l'ai utilisée, surtout au niveau des trois centimètres et demi, lorsque j'ai écrit ce récit. Ce qui explique, évidemment, sa brièveté.


[1] Cousin Len wonderful adjective cellar). Extrait de The Clock of Time. © by Agence Bradley. Traduit de l'anglais par Max Roth.

l'homme du rond-point
 

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samedi 17 août 2019
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