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Agricol Perdiguier, un homme étrange

Krabi, janvier 2019,

La première fois que l'on rencontrait Agricol Perdiguier on ne pouvait guère, à mon avis, se faire une idée de la complexité du personnage. Ou alors il eut fallu un esprit plus affûté que le mien.

Je n'avais que 17 ans...

La première fois que je le vis donc, c'était lors d'une de ces fêtes qui se donnaient à la période de Noël dans toutes les bonnes maisons de St François. Il y avait foule autour du saladier de punch ce soir là et je ne sais pourquoi je remarquais le visage impassible de cet homme extrêmement attentif à ce que lui disait son interlocuteur. Un visage comme un masque asiatique, juste un trait pour les yeux plissés, un large front basané, des tempes légèrement grisonnantes et un air concentré qui contrastait avec les éclats de voix joyeux autour de lui. Il était vêtu sans recherche, chemise blanche et pantalon de toile claire, un peu l'uniforme des hommes ici. Mais ses mocassins bleu marine venaient sûrement d'un bon faiseur, fabriqués en métropole. Je m'approchais, curieuse d'entendre le son de sa voix. Mais impossible! Il écoutait religieusement Dieudonné Faré qui ne le laissait pas parler. Le fait que ce patriarche qui avait toujours joué un rôle important dans l'île prenne le temps de développer de longs arguments devant lui montrait qu'il n'était pas n'importe qui. Un bref instant je me trouvai plus près de lui et je pus apercevoir le regard de l'inconnu. Il m'étonna fort. Il avait ce que l'on appelle, je crois, des yeux pers, ni bleus ni verts, pas tous les deux de la même couleur, le droit nettement plus foncé avec une tâche marron. C'était bizarre, un peu comme on imagine les yeux des serpents. Je me suis reculée, effarouchée, et suis allée questionner ma mère.

- Sais-tu qui est cet homme qui parle avec Dieudonné Faré?

- Oh, c'est Agricol Perdiguier, l'intendant de chez Toussaint Roze, tu sais, la propriété de cannes a sucre sur la route de Cilaos. Attention ma fille, ne t'approches pas, on dit que c'est un bourreau des coeurs...

Je me le tins pour dit et partit rejoindre le groupe des jeunes de mon âge.

Quelques semaines après, c'était un samedi je me souviens, j'avais suivi mon père pour une longue promenade à cheval le long de la mer. C'était la saison des amours chez les crabes rouges, il y en avait des tas qui traversaient les routes. Je me souviens comme par endroits ils grouillaient sous les sabots de nos chevaux. C'était écoeurant, mais on ne pouvait pas les éviter et les chevaux étaient habitués. On était prés de la route de Cilaos quand mon père me dit qu'il voulait faire un arrêt chez Toussaint Roze avec qui il avait une affaire en cours. Nous entrâmes au pas dans l'allée rouge bordée de bananiers qui conduisait à la maison. Toussaint Roze se trouvait sous la varangue en compagnie d'Agricol Perdiguier qui semblait écrire sous la dictée tout en tapant sur une antique machine a calculer à ruban qui faisait un bruit d'enfer. Tous deux nous saluèrent puis Perdiguier se replia discrètement un peu plus loin avec paperasse, crayons et machine a calculer. Il le fit sans bruit, en douceur. Un moment après, alors que mon père souhaitait aller jusqu'à l'entrepôt se rendre compte de la qualité des cannes c'est lui qui nous accompagna auprès des ouvriers agricoles qui terminaient le chargement des cannes pour les mener a la sucrerie. Là son attitude changea. Sa voix se fit brève et sèche pour commander aux hommes. Ceux-ci l'écoutaient et lui obéissaient. C'était lui le chef. Plus rien ne subsistait du gratte papier discret tapotant sur sa machine à calculer. Il se retourna et s'adressa à mon père avec une voix plus neutre et, tout en lui parlant il m'enfermait dans son regard. J'étais gênée de cette intensité et en même temps je ne pouvais pas m'empêcher de fixer cette tâche marron dans son oeil droit. Si étrange! Je m'éloignais, comme une fuite, en attendant qu'ils terminent. Ce fut un soulagement de quitter la propriété. Je n'osais pas questionner mon père, comme si je me sentais coupable...

Ce n'est que quelques années plus tard que j'en appris plus sur cet homme qui avait griffé mon imagination. Il avait eu ce que l'on peut appeler un parcours atypique, somme toute assez réussi malgré une vie des plus chaotiques. Il semblerait que ma tante Suzanne l'ait bien connu... C'est elle qui me raconta un jour son histoire.

Agricol Perdiguier serait en fait né bien loin d'ici, au Surinam ce petit pays de la côte nord est de l'Amérique du sud. Sa famille très pauvre finit par passer clandestinement la frontière de la Guyane espérant un Eldorado. Agricol y aurait appris le français, aurait travaillé dans les champs avant de devenir - par quel hasard?- maton a la prison d'État, laquelle n'avait pas une aussi terrible réputation que le bagne de Cayenne, mais presque... Puis, quelques années après ce serait en trimant dans les soutes d'un cargo qu'il se serait retrouvé à débarquer sur le rivage de l'île de la Réunion, à quelques 12 000 km de son point de départ! Là il se fit embaucher comme journalier dans les plantations de canne à sucre. Par quel enchainement de circonstances ou par quelle volonté personnelle trouva t il le temps et l'énergie d'apprendre à lire, écrire et compter? La version de ma tante ne le dit pas. Mais il semblerait que sa réputation de sérieux et de meneur d'hommes n'ait fait que grandir avec les années. Par contre il se murmurait sous le manteau qu'avec ses yeux clairs il aurait séduit plus d'une femme et pas toujours des servantes... Il passait pour avoir plusieurs enfants illégitimes sur l'île mais n'avait jamais épousé aucune de leurs mères. Il menait apparemment sa vie à sa guise, sans se soucier du reste.

Quant à moi, je dois dire que ses étranges yeux pers alimentèrent quelques uns de mes rêves de jeune fille! Et peut-être ceux-ci ont-ils à voir avec l'espèce de faiblesse qui est parfois la mienne face aux hommes qui ont les yeux clairs ?

Hélène Delprat 

Monsieur Neige
Dans le sillage de Léonard
 

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