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Écrit en atelier : " Exercices de style avec Queneau" Pierre Gaudon 11/2016

Elle est assise, un peu raide, au bord de la vitre. Un peu raide mais si mignonne: les pommettes hautes, les yeux rieurs... juste le dos un peu trop droit malgré le relâchement que laisse supposer le petit verre de vin blanc qu'elle a presque fini. Je ne résiste pas au désir de faire sa connaissance. Il y a une place libre sur la table à côté de la sienne : je m'y assied avec la ferme intention de dépasser ma timidité. Mais voilà que justement un geste mal ajusté en positionnant ma chaise accroche un bouton de sa veste et m'attire une

verte remarque : "Monsieur, vous pourriez faire attention, vous venez de m'arracher un bouton !" Je bafouille un mot d'excuse : comme entrée en matière c'est plutôt raté . Et voilà que le serveur m'annonce que la table est prise et qu'il me faut aller au comptoir ! Je m'y accoude donc en commandant moi aussi un petit blanc, en m'arrangeant pour ne pas la perdre des yeux. Elle regarde sa veste, empoche le bouton qui lui est resté dans la main, me jette un petit sourire, termine son verre, se lève, et m'interpelle en sortant : "Allez, ça n'est pas bien grave, mais une autre fois il vous faudra faire attention ". Voilà une invitation discrète que je savoure intensément en terminant mon verre à petites gorgées.

Cette Susie, il la connaissait peu ; pour ainsi dire pas. Enfin, il l'avait rencontrée la veille de l'accident au bar de l'alouette, en bas du Bd Louis Blanc. Le serveur dit les avoir séparés : ils se disputaient au sujet d'un bouton que M. Martin aurait arraché à sa veste quand il est venu s'asseoir à la table à côté de la sienne. En plus cette place avait été réservée et notre suspect a dû vider son verre au comptoir, tout en la reluquant, selon ce même serveur M. Jérôme. M. Martin dit qu'il était entré par hasard dans ce café là -ça n'était pas un habitué- chose confirmée par M. Jérôme, et avait flashé sur Susie. C'est vrai qu'elle était mignonne. J'espère qu'elle s'en sortira.

Sa muse, il l'avait rencontrée dans un bar à Pigalle. lui dont la culture et la hauteur de vue faisait l'admiration de ses pairs à l'Institut, aimait se mêler aux petites gens et retrouver dans les bars des quartiers chauds l'atmosphère bon enfant qu'il avait connu chez ses grands-parents, cabaretiers dans son village natal. Ce soir là, transi de froid, il avait gelé toute la journée. Il se refugia donc dans ce bar avec l'intention d'abord de se réchauffer, et ensuite seulement de goûter l'atmosphère et les conversations. Le bar était plein, animé mais il restait une place à côté d'une jolie fille, rousse aux yeux verts, le visage mangé de taches de rousseur. Elle sirotait un perroquet du même vert que ses yeux. Sa voisine, Sarah donc, lui fit remarquer qu'en accrochant sa veste il l'avait probablement déchirée: elle avait entendu la chose. Il constata le petit drame, , la remercia de sa remarque et la félicité pour la finesse de son ouïe. Ils allaient engager plus loin la conversation quand le garçon les sépara : la table à laquelle il s'était si maladroitement assis était réservée. Stoïque mais toujours transi, il se dirigea donc vers le comptoir en demandant un vin très chaud. Elle l'y rejoignit bientôt et ils parlèrent avec chaleur de Plaute et de Térence, d'Ovide et de Cicéron, de sa femme à lui, de son compagnon à elle, du plaisir des rencontres fortuites, des jeux du destin... et c'est ainsi qu'elle fut dorénavant, quoique platoniquement, l'une de ses principales sources d'inspiration..

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