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La dame a ri

Aquarelle de Renée-Lise Jonin

Elle a ri, à l'abri bus de la place Jeanne d'Arc. Elle a dit Vous n'allez tout de même pas essayer de les vendre ? Elle a ri. Elle a dit... C'est à ça que je pense, étendu sur mon lit, dans ma chambre, c'est à ça que je pense. Je viens de me réveiller. J'ai vu par la fenêtre le ciel un peu rose sur le jardin communal et c'était très joli. C'était joli comme un tableau mais j'avais à peine été saisi par la beauté que j'ai entendu, dans mon âme et dans ma bouche, son rire et sa phrase : Vous n'allez tout de même pas essayer de les vendre !

Je lui avais montré mes peintures. Il y avait le vieillard cassé qui avançait sur un chemin caillouteux, il y avait le jeune homme au canotier qui était à la fois à la montagne et à la mer et lui-même était un peu la mer, il y avait le lac qui prenait feu, il y avait celui qui était poursuivi dans la forêt sans savoir par qui, il y avait un homme qui courait après un autre homme et cet autre homme c'était lui-même, il y avait ...

Je peignais déjà depuis des années quand je l'ai rencontrée pour la première fois, comme ça, par hasard, au marché.

–Madame, lui ai-je dit, vous avez perdu une feuille d'oseille.

Je la lui ai tendue. Une feuille d'oseille, en effet, avait glissé par une des mailles de son filet. Elle avait un joli filet genre traditionnel, écologique aussi. Autour de moi, poissons,commerçants, poireaux, courgettes, acheteurs, fruits d'été prégnants de jus, œufs, fromages... puis cette feuille d'oseille par terre aux pieds de cette dame. Et juste avant, cette feuille d'oseille qui se glissait au travers de la maille, qui voletait et qui tombait. Elle me ressemble un peu, cette feuille, je crois. Une feuille d'oseille, c'est fait pour ajouter de la saveur et moi j'aimerais ajouter de la saveur à la vie d'une dame.

Ensuite j'avais re-rencontrée la dame au marché, à la bibliothèque, au parc Victor Hugo...et quand elle n'y était pas, elle y était quand même. Jusqu'au jour où, à l'abri bus de la place Jeanne d'Arc où je m'étais trouvé en même temps qu'elle,j'avais tiré mes peintures de mon chariot et les lui avais montrées.

Aujourd'hui, c'est fini. Elle a ri, à l'abri bus de la place Jeanne d'Arc. Elle m'a dit Vous n'allez tout de même pas essayer de les vendre ? C'est à ça que je pense, étendu sur mon lit. C'est à ça que je pense. À mes yeux j'étais un artiste, un vrai, je le savais. Je n'arrive plus à le savoir. Elle a ri !

Je regarde par la fenêtre, le ciel n'est plus rose. Un ciel rose, c'était ma vie avant. Ma vie en train de se peindre. Ma vie avant ce rire et cette phrase. Hier je suis allé confier mon histoire à l'aumônier des artistes. Il m'a demandé :

– Il n'y a eu que ça dans votre vie, peindre, ramasser une feuille d'oseille,et puis un rire et une phrase ?

– Non, il n'y a pas eu que ça. Mais c'est par ça que je suis habité.

– Avez-vous déjà cherché un sens profond à votre vie ? Êtes-vous en quête de quelque chose ?

– Je suis comme le garçon à l'ombrelle sur un de mes tableaux, qui part à la recherche d'il ne sait pas vraiment qui, avec, pour flairer la piste, une très jolie meute de chiens de toutes les couleurs. Je ne connais pas les gens que je cherche mais une chose est sûre, c'est que je veux mettre de la couleur dans leur vie, grâce à mes peintures

.

Je laisse l'aumônier des artistes dans un coin de ma tête, je m'assieds dans mon lit et je me souviens... je me souviens de comment ça a commencé, les couleurs, dans ma vie. Quand j'avais neuf ans, j'avais peint un petit garçon qui grimpait sur une girafe en prenant appui sur ses taches. Le prof avait écrit : dessin sans lien avec le réel, Note : 2.Et quand mon père avait vu le 2, sa mains droite s'était mise à frémir d'une façon qui évoque la gifle sur le point de partir. J'avais détalé. En même temps je m'étais dit : Ah oui, vous croyez que ça vaut 2 ? Eh bien, je serai peintre moi ! Vous allez voir ce que vous allez voir ! C'est ainsi qu'est née ma vocation. J'ai grandi en peignant.

Après, il y a eu quelques personnes pour vouloir m'encourager :

– Oh, les jolies petites images, disaient-elles Je vais vous en prendre une pour ma petite fille.... Oh, les jolies petites images...

Après, j'ai exposé et j'ai pas mal vendu. J'étais content de voir les amateurs repartir avec un bout de ma vie que je leur avais confié. Et ils étaient contents aussi. C'est là que dans ma vie les couleurs se sont multipliées, avec une dominante ciel d'aurore.

Après il y a eu la dame à la feuille d'oseille. Elle ne se doute pas que j'ai déjà vendu. Elle me ferait presque croire que ça n'est jamais arrivé, que c'est impensable. J'en suis là de ma vocation. Je veux réagir comme je l'ai fait pour mon prof et mon père. Elle a ri, la dame de la feuille d'oseille. Elle a osé rire ! Eh bien, elle sera étonnée ! Ma prochaine expo va faire un tabac ! Sous l'effet de la vexation et de la colère, je sens monter en moi une inspiration tumultueuse, irrésistible.

Je quitte mon lit , rassemble mon matériel et saisis mes pinceaux. Je me mets à peindre à grands coups. Impatients, les tubes de couleurs éclatent. Ça fuse sur le papier comme le bouquet d'un feu d'artifice. Ce que je peins ? Le rire de la dame à la feuille d'oseille. Elle n'a pas ri fort mais je peins la puissance de son rire. Un rire qui déchire le ciel et le papier, qui gicle sur les murs. Un rire qui se fait musique en même temps que tableau. Mais pas une musique de chambre. Une musique déchaînée qui pousse des cris chantés comme un prisonnier qui s'échappe. Le prisonnier, c'est moi. Je veux m'échapper du rire de la dame. Les voisins du jardin communal frappent à la porte.

– Arrêtez votre boucan ! crient-ils

J'essaie de protester :

– Mais quel boucan ? Vous voyez bien que mon art est visuel. Vous voyez bien que je peins.

Pourtant moi aussi j'ai les oreilles qui vibrent. Puis je sens dans les narines un picotement qui s'intensifie, c'est l'odeur de mon tableau qui se manifeste. Une odeur superbe mais tellement violente que les voisins se plaignent encore plus fort. Et, ne pouvant plus supporter, ils s'enfuient en courant.

Me voilà enfin seul. Il faut que je me repose. Je m'allonge sur le lit. Un instant, le ciel redevient rose. Je regarde la pièce. Les choses ont changé. Les tubes de couleur ne sont plus frénétiques. Ils me regardent comme si rien ne s'était passé. Les traces de giclures se sont effacées. Mais non, pas tout à fait, elles laissent derrière elles quelques teintes pastel. Il n'y a plus de musique. Mais si, un menuet.Il n'y a plus d'odeur. Mais si, de lilas. Et le ciel reste rose. Je regarde la peinture de plus près. Et je vois que sur le rire, une muselière s'est dessinée. Elle est efficace mais jolie. Faite d'une dentelle très solide. J'admire l'habileté de l'artiste invisible.

Je réfléchis... J'avais fait de ce rire quelque chose de beau mais de trop véhément, je n'avais rien maîtrisé de l'étrange élan qui m'entraînait impitoyablement. Je ne comprends pas pourquoi tout s'est arrangé. Une autre force, bienveillante celle-là, serait-elle intervenue ? Étrangère à moi ou bien ou au dedans de moi ? Une force de paix.

Et si je faisais la paix avec la dame ? Mais comment faire la paix avec quelqu'un qui ne sait pas qu'on est en guerre ? Elle ignore tout du bouleversement qu'elle a provoqué en moi. Quand elle a laissé échapper son rire, et qu'elle a dit sa phrase, moi je n'ai rien dit. En silence j'ai remballé mes tableaux. Et je suis parti en poussant mon chariot. Elle a dit au revoir et j'ai répondu au revoir. Sur le coup j'ai pensé Cet au revoir est un adieu.

Mais maintenant qu'est intervenue cette mystérieuse force bienveillante, j'ai envie de rétablir une communication avec la dame. Lui faire comprendre que mes tableaux sont bons ? Ou peut-être m'intéresser à elle, tout simplement. Je ne sais pas ce qu'elle fait dans la vie. Je la vois toujours seule, en ça on est semblables. Peut-être a -t-elle une passion, comme moi la peinture. Serait-elle musicienne ? Romancière ? Serait-elle savante ? Exploratrice ? Pas tellement de chances qu'elle soit exploratrice, je la vois toujours aux alentours. Serait-elle peintre elle aussi ? Je ne crois pas. Je crois que si elle était peintre, elle aurai su apprécier mes tableaux. C'est peut-être une grande linguiste ou une inventrice. Ou alors une actrice. Pourquoi pas une acrobate ?

Je sors. C'est jour de marché, j'y vais. Avec un peu de chance, je vais rencontrer la dame. Je prends mon caddie, pour me donner une contenance. En fait je ne suis pas centré sur les achats mais sur la dame. J'envisage de lui offrir un modeste cadeau. Des fleurs, en témoignage de ma bonne volonté ? Plutôt une de mes peintures, ce serait bien plus personnel. Mais voilà, elle les trouve ridicules !

Je suis au marché maintenant. La première personne que je rencontre, c'est la dame. Pas étonnant. Je crois à la puissance du désir. Je désire voir la dame et je vois la dame, de même que j'ai désiré être un peintre et que je suis un peintre.

Je pourrais lui dire Madame, ce jour-là, à l'abri bus, vous avez ri, retirez votre rire. Ou Madame, savez-vous que votre rire a été muselé ? Voici ce que je lui dis :

–Madame, un rire, c'est un rire. Je ne vous demande pas de l'effacer. Mais vous pourriez le refaire et le transformer.

La dame me regarde avec des yeux très étonnés.

– Madame, lui dis-je, il faut que vous sachiez que j'ai déjà beaucoup vendu.

–Cela m'étonne. J'aurais cru vos œuvres trop poétiques et trop subtiles pour le grand public.

Une chaleur réconfortante m'envahit tout le corps. Le voile est tombé. Je comprends que je n'avais rien compris. Je n'avais fait qu'interpréter.

–Madame, ce serait ça que vous avez voulu dire avec votre rire et votre Vous n'allez tout de même pas essayer de les vendre ? Que mes peintures ne s'adressaient pas aux masses mais sans doute à une élite ?

– C'est à peu près ça que j'ai voulu dire. La poésie de vos tableaux ne me semble pas pouvoir toucher tout le monde. Voyez-vous, moi je suis poète et je constate que mes recueils n'intéressent que très peu de gens.

Ainsi j'ai désiré voir la dame et je l'ai vu. J'ai désiré en savoir plus long sur elle, et ça y est, je sais ce qu'elle fait dans la vie, elle est poète.

– Voyez-vous, dit la dame, dont le teint rosit, je vais vous confier quelque chose. Je suis heureuse de la chute de ma feuille d'oseille. Ce fut là un jour mémorable.

–Vraiment ? Pour vous aussi ?

– Vraiment. Parmi les tableaux que vous m'avez montrés plus tard, celui que je préfère c'est celui où on voit un homme courir après lui-même. Je m'y reconnais voyez-vous. Je cours après un autre moi-même. Un moi-même accompli. Extérieurement, il est toujours le même mais intérieurement, il est plus riche et plus profond. La personne sur qui je compte pour réaliser la métamorphose, c'est Dame Poésie.

– Madame, je me suis mis dans un état terrible à cause de votre rire et de votre phrase : Vous comptez vraiment essayer de les vendre ? Je le regrette fort. Que de souffrance inutile ! Je me suis déchaîné à peindre votre rire et je me demande si je ne suis pas, pour un moment, devenu fou. Et si la force de paix qui m'a ensuite envahi, ce n'était pas vous, Madame. Le quiproquo est levé, la situation s'est éclairée, je suis dans l'espérance. Madame, Poésie et Peinture commencent par la même lettre. Continuons ensemble notre marche vers l'Art.

Alors, la dame ouvre la bouche avec un sourire qui ressemble à une barque pour un voyage à deux :

– Hip hip hip pour la couleur

hip hip hip pour vos peintures !

Vous étiez dans la douleur

vous étiez dans la torture.

La vie cette poétesse

a stoppé votre détresse.

Une fois tombés les murs

que notre intimité dure

tout autant que la vie même !

Point ne dirai je vous aime

ce n'est pas original.

Notre cas est moins fatal,

Nous aimons l'Art, l'Art nous aime ! 

J'habite seul au quinzième étage
l'homme du rond-point
 

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