On constate certaines ressemblances que l’on sait fortuites (les deux romans ont été écrits en même temps et leurs auteurs ne se connaissaient pas), cette double lecture ne vise pas à comparer mais à provoquer une rencontre en espérant qu’une lecture une éclaire l’autre. 

  • Incipits

Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d'être promu officier, quitta la ville pour se rendre au fort Bastiani, sa première affectation.

Il faisait encore nuit quand on le réveilla et qu’il endossa pour la première fois son uniforme de lieutenant. Une fois habillé, il se regarda dans la glace, à la lueur d'une lampe à pétrole, mais sans éprouver la joie qu'il avait espérée. Dans la maison régnait un grand silence, rompu seulement par les petits bruits qui venaient de la chambre voisine, où sa mère était en train de se lever pour lui dire adieu.

C'était là le jour qu'il attendait depuis des années, le commencement de sa vraie vie. Pensant aux journées lugubres de l'académie militaire, il se rappela les tristes soirées d'étude, où il entendait passer dans la rue les gens libres et que l'on pouvait croire heureux; il se rappela aussi les réveils en plein hiver dans les chambrées glaciales où stagnait le cauchemar des punitions, et l'angoisse qui le prenait à l'idée de ne jamais voir finir ces jours dont il faisait quotidiennement le compte.

Maintenant enfin, tout cela était du passé, il était officier, il n'avait plus à pâlir sur les livres ni à trembler à la voix du sergent. Tous ces jours, qui lui avaient paru odieux, étaient désormais finis pour toujours et formaient des mois et des années qui jamais plus ne reviendraient. Oui, maintenant, il était officier, il allait avoir de l'argent, de jolies femmes le regarderaient peut-être, mais, au fond, il s'en rendit compte, ses plus belles années, sa première jeunesse, étaient probablement terminées. Et, considérant fixement le miroir, il voyait un sourire forcé sur le visage qu'il avait en vain chercher à aimer.

J’appartiens à l’une des plus vieilles familles d’Orsenna. Je garde de mon enfance le souvenir d’années tranquilles, de calme et de plénitude, entre le vieux palais de la rue San Domenico et la maison des champs au bord de la Zenta, où nous ramenait chaque été et où j’accompagnais déjà mon père, chevauchant à travers ses terres ou vérifiant les comptes de ses intendants. Mes études terminées dans l’ancienne et célèbre université de la ville, des dispositions assez naturellement rêveuses, et la fortune dont je fus mis en possession à la mort de ma mère, firent que je me trouvai peu pressé de choisir une carrière. La Seigneurie d’Orsenna vit comme à l’ombre d’une gloire que lui ont acquise aux siècles passés le succès de ses armes contre les Infidèles et les bénéfices fabuleux de son commerce avec l’Orient : elle est semblable à une personne très vieille et très noble qui s’est retirée du monde et que, malgré la perte de son crédit et la ruine de sa fortune, son prestige assure encore contre les affronts des créanciers ; son activité faible, mais paisible encore, et comme majestueuse, est celle d’un vieillard dont les apparences longtemps robustes laissent incrédule sur le progrès continu en lui de la mort.

  • Plaisir, difficulté, accessibilité de lecture de ces deux romans?

Pour certains l'écriture de Gracq a paru lourde, pesante, compliquée , obscure avec seulement trois dialgues intéressants. D'autres onté ét captivé par le Rivage desSyrtes tandis qu'une autre participante a ressenti  moins de plaisir à la relecture d'un livre qu'elle avait trouvé éblouissant il y a quelques années.

L'unanimité semble se faire autour de la fluidité de l'écriture de Buzzati.

  • Deux attentes et deux personnages sont-ils de même nature?

Extrait d’une lettre de Buzzati: «Dans les deux livres il y a une attente pratiquement sans fin; au-delà des frontières, sable ou mer, il n’y a pas de différence, vit un peuple très lointain et mystérieux, duquel peuvent venir des dangers et la mort. Toutefois l’atmosphère me semble complètement différente, soit dans ses caractéristiques pour ainsi dire physiques, soit dans le sentiment qu’on se propose de susciter».

« C'est du désert du Nord que devait leur venir leur chance, l'aventure, l'heure miraculeuse qui sonne une fois au moins pour chacun. À cause de cette vague éventualité, qui, avec le temps, semblait se faire toujours plus incertaine, des hommes faits consumaient ici la meilleure part de leur vie. »

Devant moi s’étalait en nappe blanche, piqueté de la moucheture de leurs rares fermes isolées bordées de la  délicate guipure des flèches de la la lagune. Parallèlement à la côte courrait à quelque distance sur la mer une ligne de pointillés noires la limite des zones de patrouille. Plus loin encore une ligne pointillée en rouge vif: c’était celle qu’on avait depuis longtemps acceptées d’un accord tacite pour ligne frontière et que les instructions nautiques interdisaient de franchir en quelques cas que ce fût. Orsenna et le monde habitable finissaient à cette frontière d’alarme, plus aiguillonnante encore pour mon imagination de tout ce que son tracé comportait de curieusement abstrait ; (…) sans que je voulusse me l’avouer, j’étais prêt à douer de prodiges concrets ce passage périlleux, à m’imaginer une crevasse dans la mer, un signe avertisseur, un passage de la mer Rouge.(..)Ce que je voulais n’avait de nom dans aucune langue. Être plus près, toucher. Me consumer à cette lumière.

Chez Buzzati, l'attente serait le fil conducteur. Plusieurs intervenants sont d'accord autour de l'idée que Drogo subit sa vie, l’espérance dont il entoure un sort qui lui est imposé fait de lui l'esclave de ses habitudes. Passif il est incapable de partir malgré son désir tandis qu'Aldo a une prise sur l'attente. Pas seulement attente mais il est l'élément déclencheur: décisif, celui qui accomplit le désir d’Orsenna et de son peuple, il a une marge de liberté par rapport à l’action que n’a pas Drogo qui n’est qu’un rouage même si ce n’est qu'une liberté apparente.  

D'autres particpants ont souligné un besoin de d'interdit,  d’imprévu et d’inouï, de désir de sortir de la monotonie, une insatisfaction comme si le bonheur pourrait se trouver dans la menace. Un besoin de fièvre, d'héroisme pour certains tandis que le héros semble être fatigué de l’orde et de la sécurité chez Gracq,

  • Construction 

Quand le souvenir me ramène – en soulevant pour un moment le voile de cauchemar qui monte pour moi du rougeoiement de ma chère patrie détruite – à cette veille où tant de choses ont tenu en suspens, la fascination s’exerce encore de l’étonnante, de l’enivrante vitesse mentale qui semblait à ce moment pour moi brûler les secondes et les minutes, et la conviction toujours singulière pour un moment m’est rendue que la grâce m’a été dispensée – ou plutôt sa caricature grimaçante – de pénétrer le secret des instants qui révèlent à eux-mêmes les grands inspirés. Encore aujourd’hui, lorsque je cherche dans ma détestable histoire, à défaut d’une justification que tout me refuse, au moins un prétexte à ennoblir un malheur exemplaire, l’idée m’effleure parfois que l’histoire d’un peuple est jalonnée ça et là comme de pierres noires par quelques figures d’ombre, vouées à une exécration particulière moins pour un excès dans la perfidie ou la trahison que par la faculté que le recul du temps semble leur donner, au contraire, de se fondre jusqu’à faire corps avec le malheur public ou l’acte irréparable qu’ils ont, semble-t-il, au-delà de ce qu’il est donné d’ordinaire à l’homme, dans l’imagination de tous entièrement et pleinement assumé.

 

L'unanimité s'est faite autour de l'idée de deux constructions très différentes, à la première personne pour Gracq et avec une forme de recul pour Buzzati, le personnage usé par le temps a été ressenti comme très "humain", un crescendo et une suite de déception chez Buzzati, un  crescendo chez Gracq

dCertains ont remarqué uneimension rétrospective chez Gracq: "sur le rougeoiement de sa patrie détruite".

  • Place des femmes 

Maria vint à sa rencontre, sur le seuil, souriante. Elle avait appris qu’il allait venir et avait mis une robe bleue, serrée à la taille, semblable à une autre robe qu’il avait aimée jadis.  Drogo avait pensé que ç’ allait être pour lui une grande émotion, que son cœur allait battre. Au lieu de cela, quand il fut près d’elle et qu’il revit son sourire, qu’il entendit le son de sa voix qui disait : « Oh ! Giovanni, enfin ! » (une voix si différente de celle qu’il avait imaginée), il put mesurer le temps qui s’était écoulé. 

Il était le même qu’autrefois, croyait-il, peut-être un peu plus large d’épaules et hâlé par le soleil du fort. Elle non plus n’avait pas changé. Mais quelque chose s’était glissé entre eux. Ils entrèrent dans le grand salon, car dehors il y avait trop de soleil ; la pièce était plongée dans une douce pénombre, un rais de lumière jouait sur le tapis et une horloge faisait entendre son tic tac. 

Ils s’assirent sur un divan, de biais, pour pouvoir se regarder. Drogo la regardait fixement dans les yeux, incapable de trouver les mots qu’il fallait ; quant à Maria, elle portait vivement ses regards autour 

d’elle, un peu sur lui, un peu sur les meubles, un peu sur un bracelet de turquoises qu’elle avait et qui paraissait tout nouveau. 

— Francesco ne va pas tarder, dit gaiement Maria. En attendant, tu vas rester un peu avec moi, tu dois 

en avoir des choses à me raconter ! 

— Oh ! fit Drogo, rien d’extraordinaire vraiment, c’est toujours la. . . 

— Mais pourquoi me regardes-tu ainsi ? demanda-t-elle. Tu me trouves tellement changée ? 

Non, Drogo ne la trouvait pas changée, il était même surprenant qu’en quatre ans une jeune fille ne se fût pas transformée, du moins visiblement. Pourtant, il éprouvait une vague impression de déception et de froid. Il ne parvenait plus à retrouver le ton d’autrefois, lorsqu’ils se parlaient comme un frère et une sœur et qu’ils pouvaient plaisanter à propos de tout sans se heurter. Pourquoi se tenait-elle avec tant de 

réserve sur le sofa et pourquoi parlait-elle avec si peu d’abandon ? Il aurait dû la tirer par le bras, lui dire : « Mais est-ce que tu es folle ? Qu’est-ce qu’il te prend de jouer ainsi les grandes personnes ? » Le glacial enchantement eût été rompu. Mais Drogo ne s’en sentait pas capable. Il avait devant lui un être différent et nouveau, dont les 

pensées lui étaient inconnues. Lui-même, peut-être, n’était plus celui de jadis, et peut-être avait-il été le premier à prendre un ton faux.

Les jardins Selvaggi dans le mois de mai, au sortir du labyrinthe de rocailles et de marbre qui surplombe la colline, sont une seule nappe de soufre clair qui flambe d’un blanc de coulée jusqu’au bas de la pente et vient mordre en festoiements de vagues la falaise opposée de forêts sombres qui clôt de ce côté Orsenna comme un mur. Passé le faîte de la colline qui l’isole des bruits familiers de la ville, à midi l’odeur des narcisses et de jacinthes reflue sur le vallon comme un vertige tournoyant, pareille à l’attaque sur l’ouïe d’une note trop aigüe qui creuse pourtant, avant de la combler aussitôt, la soif d’une note plus aigüe et plus déchirante encore. (…) On connaissait peu à Orsenna ces jardins à demi abandonnés ; je m’y glissais souvent vers midi, où j’étais sûr de n’y trouver personne, avec l’enchantement toujours neuf qu’on éprouve à faire jouer une porte secrète et indéfiniment complice. Il était là, chaque fois comme pour moi seul ravivé dans son incandescence - dans un au-delà instantané et dérisoire de la promesse également, inépuisablement dispensateur.

J’avais quitté l’Université, ce matin-là, de bonne heure et pris congé d’Orlando à quelques rues de là : ces promenades clandestines étaient de celles dont il avait le secret de me faire rougir. Je descendais déjà les dernières marches de mon belvédère préféré quand une apparition inattendue m’arrêta, dépité et embarrassé : à l’endroit exact où je m’accoudais d’habitude à la balustrade se tenait une femme.

Il était difficile de me retirer sans gaucherie, et je me sentais ce matin-là d’humeur particulièrement solitaire. Dans cette position assez fausse, l’indécision m’immobilisa, le pied suspendu, retenant mon souffle, à quelques marches en arrière de la silhouette. C’était celle d’une jeune fille ou d’une très jeune femme. De ma position légèrement surplombante, le profil perdu se détachait sur la coulée de fleurs avec le contour tendre et comme aérien que donne la réverbération d’un champ de neige. Mais la beauté de ce visage à demi dérobé me frappait moins que le sentiment de dépossession exaltée que je sentais grandir en moi de seconde en seconde. Dans le singulier accord de cette silhouette dominatrice avec un lieu privilégié, dans l’impression de présence entre toutes appelée qui se faisait jour, ma conviction se renforçait que la reine du jardin venait de prendre possession de son domaine solitaire. Le dos tourné aux bruits de la ville, elle faisait tomber sur ce jardin, dans sa fixité de statue, la solennité soudaine que prend un paysage sous le regard d’un banni ; elle était l’esprit solitaire de la vallée, dont les champs de fleurs se colorèrent pour moi d’une teinte soudain plus grave, comme la trame de l’orchestre quand l’entrée pressentie d’un thème majeur y projette son ombre de haute nuée. La jeune fille tourna soudain sur ses talons tout d’une pièce et me sourit malicieusement. C’est ainsi que j’avais connu Vanessa.

Le Désert des Tartares n'est pas tout à fait un "roman sans femmes" mais les femmes des deux livres appartiennent à des mondes différents: princesse / femmes simples. Pour certains participants, chez Buzzati elles sont plutôt des soeurs, des êtres désincarnés.  Chez Gracq la femme est un objet de désir.  Pour les deux ouvrages la femme induit le rapport à la poésie, à l'imaginaire, elle introduirait une "conscience de la vie". 

On remarque aussi l'art des noms propres chez Gracq, l'onomastique. Vanessa est celle qui « prend les choses en main », elle est Vanessa Aldobrandi: « Vanessa qui brandit Aldo » .

 

  • Liens avec  personnages secondaires

Les participants ont mis en avant chez  Gracq un apport affectif et développé avec les personnages secondaires, une sorte d'amour paternel non dépourvu d'ambiguité de Marino.

Les personnages secondaires de Buzzati semblent souvent être  des « types »: l’aristocrate esthète, l’ambitieux…  dont  Drogo se détache par sa complexité.

  •  Importance de la dimension spatiale :Orsenna, Le désert, les Syrtes, l’Amirauté, le fort

S’étant remis en marche, les deux officiers débouchèrent, juste derrière la bosse où il y avait une tache de graviers, sur le rebord d’un plateau qui montait légèrement, et le fort apparut devant eux, à quelques centaines de mètres. 

Il semblait en effet petit, comparé à la vision qu’en avait eue Drogo le soir précédent. Du fort proprement dit et qui était au centre, qui, au fond, ressemblait à une caserne sans beaucoup de fenêtres, partaient deux gros murs bas à créneaux, qui le reliaient aux redoutes latérales, dont il y avait deux de chaque côté. Ces murs formaient une faible barrière qui fermait entièrement la vallée, large d’environ cinquante mètres et qu’enserraient de chaque côté de hauts rochers abrupts. A droite, juste en dessous des parois de la montagne, le plateau s’enfonçait dans une sorte de cuvette ; la vieille route de la vallée passait là et aboutissait au pied des murs. 

Le fort était silencieux, noyé dans le plein soleil de midi, sans un seul coin d’ombre. Ses murs (la façade qui était tournée vers le nord était invisible) s’étendaient nus et jaunâtres. Une cheminée crachait une pâle fumée. Tout le long du chemin de ronde du bâtiment central, à la crête des murs et des redoutes, on apercevait des dizaines de factionnaires, le fusil sur l’épaule, qui marchaient méthodiquement de long en large, chacun ne parcourant que quelques pas. Tel le mouvement d’un pendule, ils scandaient le cours du temps, sans rompre l’enchantement de cette solitude qui semblait infinie. Les montagnes, à droite et à gauche, se prolongeaient à perte de vue en chaînes escarpées, apparemment inaccessibles. Elles aussi, du moins à cette heure-là, avaient une couleur jaune et calcinée. 

Instinctivement, Giovanni Drogo arrêta son cheval. Il considérait d’un regard fixe les sombres murailles, les parcourant lentement des yeux, sans parvenir à en déchiffrer le sens. Il pensa à une prison, il pensa à un château abandonné. Un léger souffle de vent fit onduler, au-dessus du fort, un drapeau qui, d’abord, pendait flasque, se confondant avec le mât. On entendit une vague sonnerie de trompette. Les sentinelles marchaient lentement. Sur l’aire, devant la porte d’entrée, trois ou quatre hommes (on ne pouvait voir, à cause de la distance, si c’étaient des soldats) étaient en train de charger des sacs sur un chariot. Mais tout stagnait dans une mystérieuse torpeur. 

 

Ainsi surgie des brumes fantomatiques de ce désert d’herbes, au bord d’une mer vide, c’était un lieu singulier que cette Amirauté. Devant nous, au delà d’un morceau de lande rongé de chardons et flanqué de quelques maisons longues et basses, le brouillard grandissait les contours d’une espèce de forteresse ruineuse. Derrière les fossés à demi comblés par le temps, elle apparaissait comme une puissante et lourde masse grise, aux murs lisses percés seulement de quelques archères, et des rares embrasures des canons. La pluie cuirassait ces dalles luisantes. Le silence était celui d’une épave abandonnée ; sur les chemins de ronde embourbés, on n’entendait pas même le pas d’une sentinelle ; des touffes d’herbes emperlées crevaient çà et là les parapets de lichen gris ; aux coulées de décombres qui glissaient aux fossés se mêlaient des ferrailles tordues et des débris de vaisselle. La poterne d’entrée révélait l’épaisseur formidable des murailles : les hautes époques d’Orsenna avaient laissé leur chiffre à ces voûtes basses et énormes, où circulait un souffle d’antique puissance et de moisissure. Par les embrasures ouvertes au ras du pavé, des canons aux armes des anciens podestats de la ville béaient sur un gouffre immobile de vapeurs blanches d’où montait le souffle glacial du brouillard. Une atmosphère de délaissement presque accablante se glissait dans ces couloirs vides où le salpêtre mettait de longues coulures. Nous demeurions silencieux, comme roulés dans le rêve de chagrin de ce colosse perdu, de cette ruine habitée, sur laquelle ce nom, aujourd’hui dérisoire, d’Amirauté mettait comme l’ironie d’un héritage de songe.

Dès l'incipit, certains ont senti que'Orsenna était un personnage à part entière, être mourant mais encore actif tandis que Buzzati se centre sur Drogo. Tandis que la ville du Désert des Tartares est un simple repoussoir.

Plusieurs participants ont ffirmé que les lieux, de sable ou d'eau était plus qu'un décor plutôt une forme d'exil intérieur, d'un rapport particulier  au lieu: rapport esthétique teinté de surréalisme chez Gracq.

  • Deux styles? La découvertes des forteresses:

Le pavé romain pointait par places au travers de ces routes étroites, parfois recouvertes en voûte d’un berceau serré de verdure où la vigne s’enlaçait encore aux branches ; au bout de ces perspectives, braquées comme le canon d’une arme, s’ouvraient des lointains de vallées d’un bleu de matin. La splendeur mûre et l’opulence d’Orsenna montaient au coeur, de toutes ces campagnes gorgées de l’automne ; au-dessus de nous, la fraîcheur s’égouttait lentement des branches en se diluant comme une odeur dans l’air transparent, de grand treillis de soleil filtraient jusqu’à la route. Une plénitude calme, une bienvenue de jeunesse pure montaient de ce profond matin. Je buvais comme un vin léger cette fuite douce au travers des campagnes ouvertes, mais c’était moins l’avenir béant que la persistance autour de moi d’une présence assurée et familière, et pourtant déjà condamnée, qui m’emplissait le coeur : m’éloignant à toute vitesse de ma ville, je respirais Orsenna de tous mes poumons. Je songeais combien les fibres qui me retenaient à ce pays étaient profondes, comme à une femme dont la beauté trop mûre et trop tendre vous tient captif ; puis, de temps en temps, sur cet attendrissement mélancolique, comme un souffle vif et alarmant dans une nuit tiède, glissait ce mot troublant : « la guerre », et les couleurs si pures du paysage autour de moi viraient à une imperceptible teinte d’orage.

 

Drogo s’arrêta, brusquement désorienté, A moins de cinq mètres de distance peut-être, à la lueur limpide de la lune, il voyait très bien le visage du soldat et celui-ci avait la bouche fermée. Mais la cantilène ne s’était pas interrompue. Alors, d’où venait cette voix ? 

Pensant à cette étrange chose, Giovanni, puisque le soldat était toujours sur le qui-vive, dit mécaniquement le mot de passe : « Miracle. » « Misère », répondit la sentinelle en remettant l’arme au pied. 

Un immense silence succéda à l’échange du mot, un silence dans lequel flottait, plus fort 

qu’ auparavant, ce murmure de paroles chantonnées. 

Finalement, Drogo comprit, et un long frisson le parcourut des pieds à la tête. C’était l’eau, oui, une lointaine cascade ruisselant sur le faîte des rochers environnants. Le vent qui faisait osciller le long jet d’eau, le jeu mystérieux des échos, les diverses sonorités des pierres frappées par l’eau, formaient une voix humaine, qui parlait, parlait : qui disait des paroles de notre vie, des paroles que l’on était toujours sur le point de comprendre et que Ton ne saisissait jamais. 

Ce n’était donc pas le soldat qui chantonnait, ce n’était pas un homme sensible au froid, aux punitions et à l’amour, mais la montagne hostile. Quelle triste erreur, pensa Drogo, peut-être en est-il ainsi de tout, nous nous croyons entouré de créatures semblables à nous et, au lieu de cela, il n’y a que gel, pierres qui parlent une langue étrangère ; on est sur le point de saluer un ami, mais le bras retombe inerte, le sourire s’éteint, parce que l’on s’aperçoit que l’on est complètement seul. 

Le vent s’acharne sur le splendide manteau de l’officier et l’ombre bleue, sur la neige, s’agite, elle aussi, comme un drapeau. La sentinelle se tient immobile. La lune avance, avance, lentement mais sans perdre un seul instant, impatiente d’atteindre l’aube. « Toc toc » fait le cœur de Giovanni Drogo dans sa poitrine.

Les avis sur le style de gracq oint été très divergeants roman poétique, rêverie, style facinant  /  ampoulé, compliqué, auteur qui " se fait plaisir " en écrivant. Tandis que pour Buzzati : dimension lyrique des descriptions, sobriété, précision, justesse.

 

  •  Après le réalisme magique le surréalisme

Le groupe des Surréalistes s’est formé à partir de l’esprit de révolte qui caractérise les avant-gardes européennes des années 20. Tout comme le mouvement Dada, auquel certains ont appartenu, ces poètes et ces artistes dénoncent l’arrogance rationaliste de la fin du 19e siècle mise en échec par la guerre. Constatant néanmoins l’incapacité du Dadaïsme à reconstruire des valeurs positives, les Surréalistes s’en détachent pour annoncer l’existence officielle de leur propre mouvement dominé par la personnalité d’André Breton, le Surréalisme est d’abord d’essence littéraire. Son terrain d’essai est une expérimentation du langage exercé sans contrôle. Puis, cet état d’esprit s’étend rapidement aux arts plastiques, à la photographie et au cinéma, avec l’adhésion d’artistes venus de toute l’Europe et des États-Unis pour s’installer à Paris, alors capitale mondiale des arts. Les artistes surréalistes mettent en œuvre la théorie de libération du désir en inventant des techniques visant à reproduire les mécanismes du rêve dès leurs débuts, les Surréalistes ont reconnu comme leurs aînés, les grands magiciens du verbe comme Nerval, Rimbaud, Lautréamont.  Ils prônent la littérature comme "Alchimie du verbe" et réaffirment le pouvoir incantatoire des mots. Gracq était un ami de Breton, il a écrit un livre sur son oeuvre. Le Rivage n'est pas un livre surréaliste, pourtant:

J’appuyais me lèvres  à sa paume fraîche , sa mais pesait de tout son poids endormi sur ma bouche et les doigts fléchis et morts de cette main coupée venait refermer mes paupières et m’ouvrir à son jour.

  •  Dimension politique et historique

Avez-vous perçu une forme de dénonciation du fascisme chez Buzzati (interprétation que l'on voit apparaître dans les commentaires  mais niée par Buzzati), une dénonciation de ce que l'on pourrait appeler le "déclin de notre civilisation" chez Gracq? Mais aussi le rôle du pouvoir et son rapport avec l'armée?  

Julien gracq : "On me considère souvent comme un écrivain sans attache avec la réalité, et avec son temps, un peu intemporel… je crois que ce n’est pas vrai du tout, parce que… je suis né dans le xxe siècle, en 1910, et pour moi je finirai avec les dernières années, enfin, en gros je… ma vie recouvre à peu près la durée du siècle."

Ce qui ressort de la discussion est l'imprtance dela métaphore de la frontière, et du thème du franchissement de la ligne, de personnages quis sont pris dans un movement malgré eux. Certains ont insisté surl'idée d'une civilisation  agonisante et de sa possible renaissance, d'un renouveau. Tandis qu'une participante a insisté sur la question du prix de la vie.

 

Gracq ne serait pas le roman de l’attente mais de l’histoire en marche, une histoire désincarnée, ila d'ailleurs déclaré que ce livre était comme un « traité imprécis d’histoire et de géographie à l‘usage des civilisations rêveuses », une évocation du mouvement vers la catastrophe des années trente, tout le monde y collabore, même ses adversaire et se pose la question du courant étrange qui pousse une masse humaine vers un événement désiré ou redouté.

Un Etat ne meurt pas, ce n'est qu'une forme qui se défait. Un faisceau qui se dénoue. Et il vient un moment où ce qui a été lié aspire à se délier, et la forme trop précise à rentrer dans l'indistinction. Et quand l'heure est venue, j'appelle cela une chose désirable et bonne. Cela s'appelle mourir de sa bonne mort. (…)

Il y a trop longtemps qu'Orsenna n'a été remise dans les hasards. Il y a trop longtemps qu'Orsenna n'a été remise dans le jeu. Autour d'un corps vivant, il y a la peau qui est tact et respiration ; mais quand un Etat a connu trop de siècles, la peau épaissie devient un mur, une grande muraille : alors les temps sont venus, alors il est temps que les trompettes sonnent, que les murs s'écroulent, que les siècles se consomment et que les cavaliers entrent par la brèche, les beaux cavaliers qui sentent l'herbe sauvage et la nuit fraîche, avec leurs yeux d'ailleurs et leurs manteaux soulevés par le vent. 

Giovanni  Drogo, étendu sur le petit lit, hors du halo de la lampe à pétrole, fut, tandis qu’il songeait à sa vie, pris soudain par le sommeil. Et cependant, cette nuit-là justement- oh ! s’il l’avait su, peut-être n’eût-il pas eu envie de dormir- cette nuit-là, justement, commençait pour lui l’irréparable fuite du temps.

Jusqu’alors, il avait avancé avec l’insouciance de la première jeunesse, sur une route qui, quand on est enfant, semble infinie, où les années s’écoulent lentes et légères, si bien que nul ne s’aperçoit de leur fuite. On chemine placidement, regardant avec curiosité autour de soi, il n’y a vraiment pas besoin de se hâter, derrière vous personne ne vous presse, et personne ne vous attend, vos camarades aussi avancent sans soucis, s’arrêtant souvent pour jouer. Du seuil de leurs maisons, les grandes personnes vous font des signes amicaux et vous montrent l’horizon avec des sourires complices ; de la sorte, le cœur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, on goûte l’espérance des choses merveilleuses qui vous attendent un peu plus loin ; on ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu’un jour on les atteindra.

Est-ce encore long ? Non, il suffit de traverser ce fleuve, là-bas, au fond, de franchir ces vertes collines. Ne serait-on pas, par hasard, déjà arrivé ? Ces arbres, ces prés, cette blanche maison ne sont-ils pas peut-être ce que nous cherchions ? Pendant quelques instants, on a l’impression que oui, et l’on voudrait s’y arrêter. Puis l’on entend dire que, plus loin, c’est encore mieux, et l’on se remet en route, sans angoisse. De la sorte, on poursuit son chemin, plein d’espoir ; et les journées sont longues et tranquilles, le soleil resplendit haut dans le ciel et semble disparaître à regret quand vient le soir.

Mais, à un certain point, presque instinctivement, on se retourne et l’on voit qu’un portail s’est refermé derrière nous, barrant le chemin de retour. Alors, on sent que quelque chose est changé, le soleil ne semble plus immobile, il se déplace rapidement ; hélas ! on n’a pas le temps de le regarder que, déjà, il se précipite vers les confins de l’horizon, on s’aperçoit que les nuages ne sont plus immobiles dans les golfes azurés du ciel, mais qu’il fuient, se chevauchant l’un l’autre, telle est leur hâte.

  • Signification de ces deux destins, deux trajectoires?

L'unanimité semble se faire autour de l'opposotion entre une attente individuelle et l’autre collective. Dans le Rivage le temps serait envisagé dans une «perspective historique», dans le Désert, il n’a de sens qu’étudié au niveau de l’individu: solitude, puissance des habitudes... 

Certains ont étaient surpris par l'impression que la guerre est dispensatrice de valeurs: régénérer par le feu une civilisation épuisée» (Gracq); «donner un sens à une destinée individuelle menacée par l’insignifiance du social» (Buzzati)impression d’étouffement chez Buzzati: « on tourne la page, des mois et des années passent» , s’oppose celle d’ouverture croissante et de respiration chez Gracq. Les deux romans posent la question de l’héroïsme belliqueux un peu anachronique pour nous.

  • Que vous reste-t-il de ces lectures?

Selon leur sensibilité ceratains ont été fasciné par la virtuosité de l'écriture de Gracq ou la dimension humaine de  Buzzati. La lecture des deux textes à la suite, de ces deux attentes a pu paraître un peu "déprimante" pour certains. A leur façon les deux textes ont tout de même posé la question du sens de la vie, de son tragique et du sentiment d'être vivant.

 La  fin de chacun des romans.

 La nuit était claire et sonore Je marchais le coeur battant, la gorge sèche, et si parfait était autour de moi le silence de pierre, si compact le gel insipide et sonore de cette nuit bleue, si intrigants mes pas qui semblaient poser imperceptiblement au-dessus du sol de la rue, je croyais marcher au milieu de l’agencement bizarre et des flaques de lumière égarantes d’un théâtre vide - mais un écho dur éclairait longuement mon chemin et rebondissait contre les façades, un pas à la fin comblait l’attente de cette nuit vide, et je savais pour quoi désormais le décor était planté.

Effectivement s’avançait contre Giovanni Drogo l’ultime ennemi. Non point des hommes semblables à lui, tourmentés comme lui par des déserts et des douleurs, des hommes d’une chair qu’on pouvait blesser, avec des visages que l’on pouvait regarder, mais un être tout puissant et méchant ; il n’était pas question de combattre sur le sommet des remparts, au milieu des coups de canon et des cris exaltants, sous un ciel printanier tout bleu, il n’y avait pas d’amis à coté de vous dont la vue vous redonne du courage, il n’y avait pas non plus l’acre odeur de la poudre, ni de fusillades, ni de promesses de gloire. Tout va se passer dans la chambre d’une auberge inconnue, à la lueur d’une chandelle, dans la solitude la plus totale. On ne combat pas pour repartir couronné de fleurs, par un matin de soleil, au milieu des sourires des jeunes femmes. Il n’y a personne qui regarde, personne ne vous dira bravo. Oh, c’est une bataille bien plus dure que celle qu’il souhaitait jadis….

Mais une question lui vint ensuite à l’esprit : et si tout était une erreur ? si son courage n’était qu’une sorte d’ivresse ? s’il dépendait seulement du merveilleux crépuscule, de l’air embaumé, de l’interruption des douleurs physiques, des chansons de l’étage au-dessous ? et si, dans quelques instants, dans une heure, il lui fallait redevenir le Drogo d’avant, faible et vaincu ? 

Non, ne pense pas à cela, Drogo, maintenant cesse de te tourmenter, maintenant le plus dur a été fait. Même si les douleurs t’assaillent, même s’il n’y a plus de musique pour te consoler et si, au lieu de cette nuit magnifique, viennent des brumes fétides, le résultat sera le même. Le plus dur a été fait, on ne peut 

plus te frustrer. 

L’obscurité a empli la chambre, ce n’est qu’à grand’ peine que l’on peut distinguer la blancheur du lit et tout le reste est noir. Sous peu, la lune devrait se lever. 

Drogo aura-t-il le temps de la voir ou faudra-t-il qu’il s’en aille avant ? La porte de la chambre a un frémissement et craque légèrement. Peut-être est-ce un courant d’air, un simple coup de vent comme il y en a par ces inquiètes nuits de printemps. Mais peut-être aussi est-ce Elle qui est entrée, à pas silencieux, et qui maintenant s’approche du fauteuil de Drogo. Faisant un effort, Giovanni redresse un peu le buste, 

arrange d’une main le col de son uniforme, jette encore un regard par la fenêtre, un très bref coup d’œil, pour voir une dernière fois les étoiles. Puis, dans l’obscurité, bien que personne ne le voie, il sourit. 

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