Écrire en atelier  "Un fait divers, trois narrateurs"...   OLIVIER BUEB 14/11/2015

ETOILE GRAND-COMBIENNE

1  Le journal : « Une étoile s’éteint dans la nuit grand-combienne » 

Mardi matin aux aurores, la brigade de Répression des Fraudes a effectué une descente au restaurant bien connu « La Farigoule ». Suite à une dénonciation anonyme et courageuse, elle a interpellé le chef étoilé Bertrand Poëllon. En effet ; la Brigade avait reçu ces derniers temps des coups de téléphones et autres mails précisant que le restaurateur, à défaut d’utiliser des produits du terroir, se servait d’aliments pour animaux afin e composer ses plats.

Devant la précision des faits décrits par les auteurs de ces actes citoyens, le responsable de la Brigade a décidé d’intervenir au plus vite afin de vérifier la véracité de ces dires et dans ce cas, de faire cesser au plus tôt ces agissements délictueux. Les faits furent rapidement avérés dès l’inspection de la première poubelle du restaurant. Un nombre anormalement élevé de boîtes d’aliments pour chat provenant d’un supermarché hard-discount voisin ont été prélevés par les inspecteurs des fraudes. Confondu, Bertrand Poëllon, l’étoile montante en berne, n’a pu que reconnaître les faits. Sa sortie encadrée par les fonctionnaires de police fut houleuse.

La foule présente n’hésita pas à insulter copieusement la future ex-vedette locale de la gastronomie. Il évita de justesse une pierre qui alla fracasser la vitrine de son restaurant sur laquelle une main anonyme avait badigeonné « militant du dégoût ». Il a été immédiatement conduit dans les locaux de la BRF où il est, à l’heure où j’écris ces lignes, entendu. Le compte-rendu de cette audition sera fait dans notre édition de demain.

2 Le personnage

Bertrand Poëllon téléphone à Louis du Flétang, président syndicat départemental de l’hôtellerie-restauration.

«Salut Louis, faut surtout pas croire tout ce qu’on raconte. J’ai vécu l’enfer hier matin. Je dormais peinard au-dessus du restaurant quand j’ai entendu comme une explosion. Je suis descendu en caleçon avec ma batte de base-ball. Je me suis retrouvé nez à nez avec dix types cagoulés de noir et armés jusqu’aux dents. Tu me connais, Louis, je me suis pas laissé faire. Le premier a mangé ma batte en plein poire. Face au nombre, j’ai rien pu faire d’autre. Ils m’ont plaqué au sol et mis un flingue sur la tempe. Leur chef, nerveux comme pas deux, a gueulé « Police, bouge pas. Tu es fait comme un rat ! ».

Je me suis retrouvé menotté sur une chaise en caleçon. Les questions ont fusé, la torche dans les yeux. Puis ils m’ont assaisonné la tronche à coups de poing, de pieds. Tu me connais, Louis, j’ai pas moufté, je suis pas une balance. J’ai encore le sang dans la bouche. A un moment, la torche s’est déplacée de mon visage pour aller éclairer l’escalier. Ma femme est apparue, l’air endormi. Je poussai un ouf de soulagement et lui dis « Michelle, dis leur que tout ça c’est faux ».

Je me souviendrai toute ma vie de son rire qui a éclaté en cascade. Elle m’a souri avant de se tourner vers le chef des flics et lui a dit : « Bien sûr que tout cela est vrai. Suivez-moi, Monsieur ! ».

«Louis, elle a tout inventé pour se débarrasser de moi, pour filer avec le chef pâtissier. Louis, faut pas croire ces putains de bonnes femmes. Louis, ne me laisse pas tomber. Louis, dis quelque chose. Allo ???... »

3 L’objet-témoin

Cela fait quatre ans que je bosse ici. Enfin, quand je dis bosser, c’est entre guillemets car c’est pas fatigant d’être debout toute la journée à attendre qu’on vous marche sur le pied pour que vous ouvriez la bouche afin d’ingurgiter les déchets du restaurant. Même au début, je prenais plaisir à goûter les reste de turbot sauce champagne, risotto aux truffes, farandole de desserts aux trois chocolats. J’avoue même avoir pris de l’embonpoint à déguster tous ces restes délicieux.

Cela a duré jusqu’au début de l’année. Il y a eu, un soir après le service, une sévère engueulade entre le patron et sa femme. J’ai pas tout compris avec mon QI de poubelle. Ce que je sais, c’est qu’il m’a écrasé le pied à un point tel que j’ai hurlé de toutes mes forces. Il m’a écorché les gencives en tirant le sac plastique noir. Pauvre sac, il lui a serré le kiki tellement fort avec le fil jaune qu’il a explosé. Le patron est parti en jurant et en laissant les détritus sur le sol.

Dès le lendemain, finis les gueuletons, je n’ai plus eu droit qu’à des boîtes au goût de ferraille et de chimie putride. J’en étais malade au point de souhaiter partir à la réforme ou dans une autre cuisine, même chez Mac Do. Aujourd’hui, je suis la plus heureuse des poubelles que cesse ce martyre.