Écrire en atelier: "Portrait métaphorique: présence d'un animal, portrait d'un homme"... OLIVIER BUEB 12/12/2015

PAULOT 1
Les déserts m’ont toujours attiré, qu’ils soient brûlants ou glacés. La beauté de leurs paysages, le sentiment mêlé de liberté et de dangerosité me fascinent, me rassurent tant ces territoires sont vierges de toute présence humaine.
Mon dernier voyage a guidé mes pas vers la blanche Arctique où d’une profonde eau émeraude dépasse l’infime partie visible des icebergs. Je me croyais dans un cocktail géant où s’entrechoquent des glaçons pris dans du curaçao bleuâtre.
C’est là que m’est apparu pour la première fois le gardien de ce sanctuaire. Parler d’apparition est mentir tant son camouflage

naturel est parfait. J’ai juste vue les traces de ses énormes pattes ornées de griffes aussi impressionnantes. Je ressentis sa présence dans le silence qui m’entourait. Je frissonnais autant de froid que de peur, autant d’angoisse que d’excitation. Mes yeux parcoururent l’horizon sur 360 degrés.
Je l’imaginais rugissante et surgissant de nulle part ; sa fourrure blanche invisible sur la neige d’où ne se détachaient que le triangle couleur charbon formé par sa truffe et ses deux yeux. La vision de sa gueule béante et ses canines énormes glaça mon sang. De quadrupède débonnaire, il était devenu bipède terrifiant. Il me menaçait de ses monstrueuses griffes acérées. Une force incommensurable se dégageait de son imposante silhouette auréolée des
lueurs envoûtantes d’une aurore boréale. Tétanisé, je ne pouvais m’enfuir. Face à tant de force, je ne pouvais que m’avouer vaincu et me soumettre à sa volonté à me blottir dans ses bras, caresser sa douce fourrure, revivre mon enfance avec ce teddy-bear géant.
L’atterrissage sur le tarmac de l’aéroport me réveilla en sursaut. Je pris mon sac à la volée en vérifiant que la peluche blanche était bien à l’intérieur. Ce cadeau pour ma fille a décidément une bonne bouille avec sa grosse truffe noire et son pelage tout doux. Il sera le gardien de ses nuits, de son enfance. Il la protégera contre les cauchemars et quand elle aura du chagrin, elle se blottira contre ce plantigrade protecteur. Nous l’appellerons Paul Nord, elle l’appellera Paulot.


PAULOT   2
Cette race de mec est en voie de disparition. Faut dire qu’il était plutôt mal léché, le Paulot. Mais qu’est-ce qu’il pouvait être brave et courageux, le cœur sur la main. Que du miel quand on était entre potes dans notre bistro à jouer aux cartes, à refaire, le monde. Par contre, il ne fallait pas toucher à ceux qu’il aimait, le Paulot ! Le malheureux qui s’aventurait sur ce terrain pouvait numéroter ses abattis. Taillé comme une armoire normande, des bras comme mes cuisses, des battoirs en guise de pognes, personne ne faisait le poids quand, d’un coup, il se dressait et s’avançait ses grosses paluches en l’air vers l’importun, prêt à l’empoigner. A tous les coups, la démonstration de force
tranquille suffisait et le gazier prenait ses jambes à son cou et s’enfuyait sans demander son reste. Jusqu’à mardi dernier, où l’autre abruti a sorti son pétard et a fait une descente de lit rouge et blanche de notre Paulot.
Déjà que j’étais peu enclin à fréquenter l’engeance humaine, il ne me reste plus qu’à aller vivre dans l’Arctique avec les derniers Paulots qui survivent sur notre planète.