Écrire en atelier: "Traversée d'un groupe..."  Christiane Faucher   11/2016

Le TGV redémarrait en douceur, la porte à glissière siffla et elle pénétra dans le compartiment, tirant une énorme valise rouge à roulettes, en plus de deux grands sacs à l'épaule. Elle se planta devant l'espace dédié aux bagages, qui débordait. Pourtant pas mal de monde était descendu à Valence.
Un peu plus loin, la mère de famille BCBG qui régnait sur le carré de sièges en vis à vis lui jeta un coup d’œil laser, furtif et
impitoyable. « Ensemble de voyage Vuitton, carré Hermès, Louboutins... Mademoiselle ne s'embête pas !Tape à l'oeil, prétentieux ! Acheté avec les sous de papa je suppose, ou offert par son jules, c'est bien le genre ». Elle vérifia que son mari somnolait toujours, soulagée ; heureusement la bombasse n'était pas dans son champ de vision. Celle-ci, ignorant son nouveau surnom et envisageant une progression difficile avant d'atterrir à sa place, ouvrit son sac, plissa les yeux et ses mains partirent à la recherche de son billet, contournant obstacles, poches et objets divers. « Et voilà, elle ne se souvient même pas de son numéro ! Pourvu qu'elle ne vienne pas vers ici avec sa grosse valoche, où elle la mettrait ? On n'a plus aucune place même entre les sièges ici ! » dit une quinquagénaire à sa compagne, habillée comme elle de vêtements de randonnée. Elles auraient dû prendre une correspondance pour le Puy à Lyon, afin de rejoindre le départ du chemin de Saint Jacques, mais comme le bruit courait que le Cévenol serait bientôt supprimé, elles avaient préféré aller jusqu'à Nîmes et de là remonter au Puy par la jolie petite ligne encore en circulation.
Alors qu'elle avançait péniblement dans l'allée, avec des mouvements de tête de spectateur de match de tennis, son téléphone sonna, elle dût s'arrêter à nouveau pour organiser une nouvelle fouille spéléologique de son sac. Au Allo strident agressant ce cocon silencieux, toutes les têtes de la rame s'étaient tournées vers elle avec un air excédé, à part le groupe de militaires en permission qui occupait l'autre carré central , et qui avaient l'air de regretter d'être déjà quatre : ils lui auraient bien fait une petite place.
ALLO, OUI ? NON, je viens juste de monter dans le train, le ton baissa à la convergence de tous ces regards. Je n'ai pas encore trouvé ma place. Je te rappelle tout de suite. BISOUS !
Un adolescent attardé qui n'avait pas encore dit 5 mots à son voisin, plongé qu'il était dans ses jeux video depuis Paris, avait perdu au moins deux ou trois vies depuis qu'Elle était entrée.
Une grand-mère à l'air peu commode fixait ostensiblement le panneau avec le petit téléphone barré,ornant d'une frise le dessus des fenêtres du wagon. Quel sans-gêne ces gens avec leur portable ! Mobile, Mamy, on dit mobile ou smartphone ! Le portable c'est un ordinateur, lui dit le petit bonhomme à ses côtés, l'air soudain plus éveillé que tout à l'heure.
Deux jeunes femmes au fond, qui s'étaient elles aussi retournées au départ, avaient repris leur position de départ, rapproché leurs têtes et se confiaient visiblement des horreurs délicieuses avec des fous-rires appuyés.Arrivée aux ¾ de la rame, la représentante du Faubourg Saint Honoré se plia en deux vers un vieux monsieur. Vous êtes assis à ma place, Monsieur, j'ai le n° 72, côté couloir. Ah mais c'est ma place, Mademoiselle, c'est écrit là sur mon billet. Mais Monsieur il ne peut y avoir deux billets pour la même place, vous êtes sûr d'avoir pris le bon train ? Traitez-moi de gâteux tant que vous y êtes, montrez-moi le vôtre de billet ? Rame 11 ? Mais vous êtes dans la rame 12 ici ma petite dame, demi-tour !
L'extraction-éjection du wagon se fit dans la douleur mais les dents serrées, le ½ tour sur place, le passage de la valise devant-derrière, la démarche de varan aggravée du balancement du TGV qui reprenait de la vitesse. Elle sortit avec un air offensé, et un petit frisson de bon débarras parcourut l'échine de la rame.