Écrire en atelier : "écrire au musée exposition R. Guiffrey" OLIVIER BUEB 14/01/2017 

WHITE SPIRIT (inspiré du tableau Kavemérui de René Guiffrey)

Un carré blanc de 60 par 60. Mes yeux parcourent d’un air interrogatif de périmètre de 240 centimètres. Ils vont et viennent de gauche à droite puis rebroussent chemin tentant de déchiffrer ce qui pourrait être un manga hivernal. Puis de haut en bas et de bas en haut, tel un médecin examinant l’évolution de la courbe de températures de son patient alité. Tout comme lui j’accompagne mes lents hochements de tête d’une moue dubitative face à ce cadre inhospitalier du monde hospitalier. Une fois le tour du vélin effectuée, je suis hypnotisé par l’infinie quantité de diagonales au parallélisme diabolique de blancheur. Je ne sais ni ne veux les

dénombrer exactement. Je les suis du regard en partant du coin en haut à gauche. Le chemin sera long pour atteindre son antipode. D’autant plus que le vent qui balaie ma route est frontal et glacial. Je me recroqueville, j‘enfourne mes mains gelées au plus profond de mes poches. Je dois avancer, suivre cette trace, ligne de vie inexorable. Je n’ose me retourner car la tourmente efface mon trajet passé. Le souvenir du pas précédent est effacé par l’effort à fournir pour effectuer le suivant. J’essaye de me souvenir le nom de cette maladie inventé par un allemand. Mais qu’importe, l’avenir est toujours devant, jamais derrière. J’avance. J’ai de plus en plus froid. Ma tête s’enfonce encore plus au creux de mes épaules. D’en haut, je dois ressembler à une tortue, par mon allure dans tous les sens du terme. Mais je ne peux en être une, ces animaux vivent dans l’eau et la chaleur, non dans la neige et le vent. Sinon elles meurent. A mon rythme, je pose un pied devant l’autre. Je souffle de soulagement dès que ma route tourne. Le vent me pousse désormais dans le dos. Je relève la tête et souris. Me voilà cheval, blanc d’Henri IV, de Camargue, Bucéphale d’Alexandre le Grand. Au rebord suivant, je reprends de plein fouet cette bise hivernale et rétrécis mon corps au maximum. De fier destrier, je redeviens misérable chélonien. La fréquence des changements de bords s’accélère. Je vais enfin atteindre le but de cette traversé en Terre Adélie. Au bout de ce coin nival apparaît une porte entre-ouverte où brille un fanal salvateur. Transi, je franchis ce seuil accueillant. Je suis ébloui par une intense lumière et étreint par une forte chaleur.

Mes paupières se referment en douceur, sans bruit. Le médecin repose la courbe déclinant de mes températures, les infirmières débranchent les cathéters. Le livre que je serrais dans mes mains gît sur le sol au milieu d’un carreau blanc de 60 par 60. Je viens d’achever la lecture du manga blanc de ma vie.