Écrire en atelier : "la fenêtre..."  OLIVIER BUEB 02/02/2017 

Le VOYEUR

21 heures 15. Comme chaque soir, le plafonnier de son salon inonde la pièce dune lumière crue. Confortablement installé dans mon fauteuil noir, je me prépare à mon spectacle quotidien. Un doute meffleure, je me tasse dans mon fauteuil. Impensable, elle ne peut mapercevoir, tout noir vêtu dans un appartement totalement plongé dans lobscurité. Je reprends ma position initiale confortable pour observer tous ses faits et gestes. Elle ressemble à Marlène Dietrich. Tous les soirs, jassiste en exclusivité à la projection de lAnge

bleu, version cinéma muet. Elle est quand même plus jeune que Marlène, la même chevelure ondulante mais en plus jeune. Elle évolue dans son

appartement telle une danseuse. Je ne peux voir ses pieds mais suis persuadé quelle se meut avec des pas chassés. Un éternel sourire aux lèvres. Elle est suspendue au téléphone. Mais avec qui? Les doubles vitrages offrent toute latitude à mon imagination. Sa vieille maman grabataire alitée dans sa lointaine province ? Impossible de rire à gorge déployée dans ces conditions ; elle chuchoterait des mots doux pour rassurer lancêtre. Un amant de sa collection virtuelle ? Dans ce cas, se moque-t-elle de sa piètre performance ou lui propose-t-elle une nouvelle joute amoureuse hors norme ? Peu crédible. Non, elle est plutôt en ligne avec sa petite sœur qui lui raconte ses dernières frasques. Oui, cest sûrement cela, sa petite sœur adorée. Lui ressemble-t-elle ?

Je suis du regard ses allers-retours virevoltants. Elle disparait dans ce que je suppose être la cuisine, pour ressurgir un verre de vin blanc à la main. Vin liquoreux ou sec ? Mâcon, Sancerre, Loupiac ou Jurançon ? Non, ses lèvres, entre deux paroles à distance, se délectent de Savonnières. La délicatesse et la majesté de la Touraine se marient si bien avec sa féminité et sa grâce. Une irrésistible envie de communier avec elle monte ne moi.

Mais sa jeunesse vivante et son rire insonore finissent par mexaspérer. Je meurs denvie de lui dire den profiter, de rester telle quelle. Je veux lui crier « surtout ne changes pas ». Mais ces conseils, ces ordres restent coincés au fond de ma gorge. . Je cherche une nouvelle respiration et retient mon souffle de peur dêtre démasqué. Oui comment seras-tu dans dix ans, vingt ans, trente ans ? Comme moi, ridée, fripée, boursoufflée, en bout de course. Aussi infoutue de te regarder dans un miroir que moi de te mater au travers de cette frontière de verre.

Inconcevable idée. Tu dois rester telle quelle si tu ne veux pas voir mon amour se dissoudre dans les eaux usées du temps qui passe.
Je te sauver, me sauver, nous sauver !
Mes bras traversent cette rue qui nous sépare, mes poings brisent ces carreaux séparatifs et mes mains ailées se posent sur ta peau douce. Sa couleur de pêche tourne au carmin. Ton sourire cramoisit d
amour sous la pression des doigts noueux et crochus. Belle pour léternité, tu es mienne, définitivement mienne !

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