Écrire en atelier: "Une plongée dans le corps"

La flaque           Aquarelle et texte de Renée-Lise Jonin     Août 2017  

    Je suis un aviateur, une aviatrice. Je suis Mermoz, Élise Deroche. Je vais cent fois plus vite que le vent.
J’ai dépassé le mur du son...
             Et puis clac, c’est fini. Je meurs dans une flaque d’eau. Elle est grise, elle est froide.
Glacé dans le silence, le cri du prof de gym me pénètre le ventre. Je meurs.
Je veux continuer la course en courant après mon âme qui, elle, veut se détacher de mon corps.
Sous moi, la flaque. Au-dessus le ciel qui ressemble à une étendue d’eau. 
            Mon souffle est si ténu ! Je n’ai plus de souffle. J’attends le Souffle avec un s majuscule.
On ne meurt pas de mort. On meurt de la grande Vie qui vous envahit. Ma poitrine a pris l’eau.
Le prof de gym, agenouillée à côté de moi, a pris ma poitrine. C’est ça, l’élan géant vers le ciel ?
C’est ça le Ciel, cet Infini qui vous fond dessus ? Non, ça c’est mourir petit.
Certains meurent dans les tranchées. Pour la France. D’autres dans une flaque d’eau de la cour de l’école.
Trachée artère. J’étouffe. Accident de parcours. Au maximum de ma vitesse, je croyais mourir grandiose.
Je meurs dans une flaque. Boueuse. Je meurs modeste. Il y a un instant, j’étais en pleine ivresse.
À présent, c’est la flaque qui est grise. Je meurs sobre et sordide.
        J’ai couru trop vite, trop fort. Je ne peux plus courir. Je ne peux pas courir après mon âme.
Elle est coincée dans ma trachée artère. Je vais cracher mon âme. Tout simplement.
C’est comme ça qu’elle partira. 
  – Essayez de respirer, dit le prof de gym, à genoux devant moi. 
Je voudrais répondre que je ne peux pas respirer. Je ne peux pas répondre.
  J’essaie de faire remonter mon âme coincée. Rien à faire.
Aquarelle de Renée-Lise Jonin    

  

    – Essayez de boire, dit le prof qui a envoyé une fille chercher un verre d’eau. 
Je vais, dans une simple gorgée, avaler mon âme. 
            – Buvez comme si vous aviez le hoquet dit le prof.
            – Buvez comme si c’était la canicule, dit le prof.

L’eau qu’elle s’efforce de me faire boire coule de mes lèvres jusque dans la flaque.

            Certains meurent dans l’océan et d’autres dans des flaques. Mourir au large. Au large des îles Baléares. De la Corse, de la Grèce, de la ville de Douvres. Mourir avec une poitrine à l’aise. Une poitrine au large. Ma poitrine est serrée comme dans une chaussette. Mes chaussettes sont sèches, mon derrière est mouillé. J’ai froid au derrière et à mon âme aussi.

            Il faut faire un dernier effort, un dernier, immense effort. Tenter une nouvelle ivresse en avalant le ciel. C’est ça la Vie qui entre et qui chasse l’autre ! C’est ça ! Mais non... Pas de place pour le ciel dans mon corps malmené. Il faut d’abord que mon âme quitte ma trachée. Il faut d’abord cracher.

            – Mon Dieu, crie le prof, c’est la fin !

C’est la fin. Le prof s’adresse à Dieu.

            Une foule de petits êtres me descendent le long de la trachée. Ils fourmillent et me picotent. Ce sont des secouristes. Ça y est, je vais cracher, je crache, j’ai craché. J’attends une splendeur, j’attends la musique des sphères. Dans la flaque, un petit crachat jaune. Si c’est une âme, elle est plutôt minable. Aucune trace de ciel. Pas même son reflet dans la flaque. Après le premier crachat, un deuxième, un troisième.

            – Essayez de vous asseoir, dit le prof.

J’essaie de m’asseoir, je m’assieds. C’est fini, je suis sortie d’affaire. Je regarde mes trois crachats qui flottent à côté de moi. Le plus petit est le plus jaune. L’âme est décoincée, c’est sûr, puisque je respire. Mais on n’en parle plus. Non, plus question d’âme dans cette histoire. C’est tout de même dommage. J’ai failli mourir petit. C’est petit que je vis. Sans la moindre mention d’âme. C’est petit que je vis.