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A chaque coup de pioche...

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 A chaque coup de pioche la poussière s'élève en un nuage sec qui agresse la gorge et vient se coller à la sueur, maculant le visage, les bras, blanchissant les cheveux, formant des plaques sur les pantalons raidis de crasse et mouillés de transpiration. D'un revers de sa manche à peine retroussée, il essuie son visage, traçant des sillons humides dans la pellicule beige qui imprègne la peau. La sueur irrite ses yeux, ruisselle le long de son nez, se fige un instant, avant de cascader vers le sol en gouttes pesantes.

La pioche est lourde. Presque deux kilos. En fait c'est un croc, mais ici on dit pioche. La tête en acier forgé, divisée en trois dents, est percée d'un œil qui permet de l'emmancher.
La main gauche au bout du manche, la droite à mi longueur, l'homme élève l'outil au-dessus de sa tête, puis, en un arc de cercle à la fois puissant et harmonieux il l'abat au sol, l'enfonçant profondément. Ensuite, il repousse le manche pour faire pivoter l'outil, le fait jouer latéralement plusieurs fois pour finir, en un geste lent mais vigoureux, par le tirer vers lui, soulevant la terre qui emporte la plante avec elle. Il reproduit deux ou trois fois ces gestes afin de contourner la plante et l'extraire totalement. Dès qu'il juge l'avoir suffisamment dégagée, alors que la terre forme une motte à ses pieds, il l'arrache d'une main ferme et la secoue pour faire tomber les pommes de terre encore attachées. Maintenant, la terre est plus sombre, légèrement plus humide. Il faut être attentif, précis, ne pas planter sa pioche dans les tubercules, mais passer au-dessous, soulever délicatement la motte pour les extraire. Enfin, poser l'outil pour les cueillir à la main, fouiller cette terre meuble, noire, nourricière, pour dénicher celles qui sont restées cachées, et, toutes, les étaler au soleil. C'est seulement après, dans une heure ou deux, lorsque la terre grasse, collée, aura séché, se sera désagrégée en poussière, qu'on les mettra dans de grands sacs de jute pour les rapporter à la maison. Sans cesse, toute la journée, l'homme alterne puissance brute et force attentive, violence et précision, grands coups de pioche et cueillette manuelle dos courbé. Parmi les travaux de la terre, souvent exigeants, la récolte des pommes de terre est probablement l'un des plus épuisants.

Chaque année, au mois de juillet, alors que la chaleur est au plus fort, quand elles sont mûres, que les plantes desséchées s'étiolent en rameaux jaunâtres et déchiquetés, il faut vite les ramasser. Ses deux beaux-frères, vignerons dans un petit village à vingt kilomètres, viennent alors l'aider à rentrer la récolte. Pendant trois jours, de cinq heures du matin à sept heures du soir, avec une pause entre midi et trois heures, ils piochent, creusent, fouillent, soulèvent, ramassent, remettent la terre en place en brisant les mottes, et, sans effort apparent, portent les sacs de 50 kilos jusqu'à la remise qui jouxte la maison, à 100 mètres du jardin.

Ils ont entre 50 et 60 ans, ont toujours travaillé la terre, et savent que, pour gagner sa vie, même chichement, il faut travailler sans relâche, sans se préoccuper du froid ou de la chaleur, du poids de la pioche, du dos qui n'est qu'un torrent de douleur. Toute l'année ils espèrent que la gelée et la grêle les épargnent, que la sècheresse ne persiste pas, et que les pluies ne soient pas trop abondantes. Si le terrain est fertile c'est parce que, proche de la rivière, il a été souvent inondé. Il y a quelques années, en 56, tout a gelé dans la région. Même les oliviers, pourtant millénaires, n'ont pas résisté. Il n'en reste pratiquement plus. Comme le mildiou et l'oïdium pour la vigne, les maladies sont une menace permanente pour le maraîcher, mais aussi les courtilières, les doryphores, les taupes...

En travaillant, ils parlent peu, ne se reposent pas souvent. Quelques mots, des consignes, quelques brèves réflexions sur le temps, la maladie d'un voisin, la santé, la famille, les études des petits- enfants, les élections municipales, le foot, le S. O. Montpellier qui ne brille guère... Pendant les pauses, à se partager la bouteille de bière ou de limonade, ou encore pendant le repas de midi, ce qui occupe leurs conversations, ce sont la pêche et surtout la chasse. Les beaux-frères ne pêchent pas. Chez eux il n'y a pas de rivière. Leur passion, leur passe-temps, leur seul véritable loisir en dehors d'une partie de pétanque de temps en temps, c'est la chasse. Pour lui, la pêche, c'est le braconnage pratiqué sans scrupules depuis son enfance. Il ne revend pas, ne dépeuple pas la rivière. Juste quelques belles truites pour le plaisir, si grosses qu'on les fait cuire au four du boulanger et qu'on les mange découpées en tranches en famille ou avec les amis, des cabots, des barbeaux, de temps en temps une perche. Ses nasses, ses « garbelles », il les entretient aussi bien que ses outils de jardinier... Elles ont été bien utiles pendant la guerre !

La guerre ! Il y a moins de vingt ans qu'elle est finie mais ils n'en parlent pas. Les mauvais souvenirs, on essaie de les enfouir, on ne les partage guère. Ce n'est pas de la fierté, non. Plutôt de la pudeur. L'un des beaux-frères a été prisonnier en Allemagne. De ça non plus il ne parle jamais. De temps en temps, ils évoquent quelque anecdote, les réfugiés, les privations, les astuces pour manger à sa faim ou dépanner les parents et amis à Montpellier : à la campagne, malgré les restrictions, c'était tout de même plus facile qu'en ville !

Souvent, à la lecture d'un article du journal ou au détour d'une conversation, leur regard, ponctué d'un mouvement du menton, semble indiquer leur conviction que rien, jamais, n'est tout blanc ou tout noir mais que l'histoire condamne ou glorifie en bloc, sans se préoccuper des nuances. Ils savent que, pendant ces années noires, la population n'était pas uniquement divisée en deux groupes, ceux, d'un côté, engagés auprès de Pétain, allant jusqu'à collaborer avec l'Allemagne, et, de l'autre, les résistants authentiques, de la première heure, probablement plus nombreux aujourd'hui dans les livres et au cinéma qu'ils n'étaient à l'époque, en Cévennes ou ailleurs... Entre ces deux extrêmes il y avait tous les autres, les plus nombreux, depuis ceux qui ne voulaient pas s'opposer au maréchal parce qu'il représentait le gouvernement, qu'il avait obtenu la paix, que ça correspondait à leurs convictions religieuses et morales, à leur éducation, jusqu'à ceux qui ont rejoint les foyers de résistance sur la fin, quand le vent commençait à tourner... Parfois ils évoquent à demi-mots les règlements de comptes, après... Ou encore ceux qui ont su profiter des circonstances, du marché parallèle, qui, sans scrupules, étalent aujourd'hui leur opulence...

Mais ils ne jugent pas. Et souhaitent ne pas être jugés. Maintenant, ils ne demandent qu'à oublier, en espérant que cela ne revienne jamais.

L'hiver, le jardin laisse du temps libre au jardinier ; à la nuit tombée la belote coinchée, au café du Centre, accompagnée d'un Amer ou d'un Picon, et le matin, tôt, dans le froid glacial, l'espère, c'est- à-dire l'affût. C'est si bon, les petits oiseaux, lardés, rôtis dans un peu d'huile, avec une gousse d'ail ! Les parfums, alors, envahissent la cuisine, débordent dans la rue, appelant au plaisir d'un authentique festin aux rustiques saveurs qui, au bord de l'assiette, ne laissera que les becs ! Souvent, le dimanche, accompagné d'un ou deux amis, il rejoint ses beaux-frères. Pas de battue, non. Quelques chiens, un petit groupe d'amis, un panier rempli de pain, de saucisson, de pâté maison, de pélardons et d'une bouteille tirée au tonneau.

Ces journées à traquer lièvres ou perdreaux, sont parfois émaillées d'anecdotes réjouissantes, de faits-d'armes enjolivés par le temps, de rencontres surprenantes... Et, de ça, on en parle... Même en juillet, en ramassant les patates !


C'est d'ailleurs au cours d'une partie de chasse...


Haïkus...
Haïkus
 

Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le samedi 4 avril 2020 22:04

Un texte que Didier vous invite à prolonger selon votre inspiration...

Un texte que Didier vous invite à prolonger selon votre inspiration...
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