Bienvenue sur le blog de mes stages et ateliers  d'écriture !

Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

Dernière publication

Solène J.
31 mai 2026
Textes d'ateliers

1 À la gare, les choses lui semblèrent soudainement précipitées. Le cours des événements s'était-il accéléré par une raison juste ou s'était-il seulement laissé emporter par le fantasme d'une fuite ?L'idée serait dès à présent de s'offrir une anti-biographie. Se perdre le plus possible, s'offri...

Derniers commentaires

Invité - Sadoul
10 mai 2026
Quel voyage, tout en sensibilité ! L'impression d'y être, de ressentir les sensations ,les...
Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!
Taille du texte: +

Gnossienne No. 1

cfd676813792950efd45dbb775b3cb8c Stage Nouvelle 2022


La mélodie fait irruption dans son monde intérieur. Une valse de Satie, douce et mélancolique à en mourir. L'une des musiques préférée de Louis. Elle résonne en elle, lui tourne la tête, fait trembler ses mains.

Mais le vieux vinyle du voisin doit être rayé. Trois fois déjà que la musique craque, ripe et saute pour revenir en arrière.

Ça fait longtemps qu'elle n'a pas pensé à Louis. Au moins trois heures. C'est la première fois qu'aucune pensée intrusive ne vient la troubler. Mais la valse l'entraîne et la pousse à lui écrire.

« Je m'en veux. Est-ce que je t'oublie ? Non, impossible. Je ne peux pas. Je ne dois pas »

Les notes grincent, s'étirent, s'enroulent autour d'elle. Elles glissent, insidieuses, puis flanchent. Reviennent sèchement au point départ.

Louis est partout, depuis des mois. Hier encore elle avait cru le reconnaître dans la foule anonyme, dans l'éclat d'une chevelure blonde. Dans le rire clair d'un passant. Dans une voiture identique à la sienne, sur le bas côté. Comment peut-il être à la fois partout et nulle part ?

« Je m'en veux. C'est de ma faute. J'aurais du voir. J'aurais du sentir, entendre, comprendre. Oui, j'aurais du comprendre. Ca me ronge. Ca me dévore. »

La musique s'emballe, tourbillonne, chavire, renverse ses pensées, dérape et s'écrase. Se rejoue, en écho à sa peine.

Les souvenirs tournent en boucle eux aussi. Vrillent. De la douceur des moments partagés ne reste que la couleur de l'amertume. Louis qui danse, mal. Louis qui pleure, en silence. Louis qui chante, faux comme toujours. Louis qui sourit, sincèrement. Tout n'est que douleur.

« Je m'en veux. J'ai entendu la souffrance dans tes silences, la tristesse dans tes rires. J'aurais voulu t'aider. J'aurais voulu te sauver. J'ai échoué. Je t'en veux aussi, un peu, mais j'en ai honte. Alors je m'en veux à moi. J'ai l'habitude. »

Elle tend l'oreille. Pas de grincement cette fois. Les notes s'égrènent avec une étrange légèreté. Puis le crissement de la rayure déchire la mélodie, qui bondit en arrière. Se brise. C'aurait été trop beau.

Lui reviennent l'amertume de leurs disputes, l'apprêté des mots qui dépassent la pensée, le grondements des tons qui s'échauffent. Leurs voix entremêlées qui se chassent, se poursuivent, les effraient tous deux. Même ces souvenirs là sont précieux. Elle les revivrait mille fois pour le revoir encore. Toutes les déchirures qu'ils avaient eues seraient moins douloureuse que la plaie béante qu'avait ouvert en elle la mort de Louis.

« Je me sens impuissante. Je n'ai rien su faire pour te sauver. Mais comment aurais-je pu ? Est-ce que j'ai jamais eu ce pouvoir ? Je n'en suis pas sûre. Ma culpabilité me dit que tout est de ma faute. Mais, si tout est de ma faute, je suis aussi responsable de tout. Et d'où me viendrait toute cette responsabilité ? Est-ce que je me crois alors toute puissante ? Non, non. Pourtant je sens cette ronde de sentiments d'impuissance et de toute puissance qui vont et viennent, tour à tour. Qui m'entrainent et me perdent. »

L'étrangeté se répète. L'absence d'étrangeté plutôt, et ce piano qui continue sans à coups ; la valse s'enroule et se déroule au rythme de sa respiration. Le disque tourne.

Elle entend encore la voix de Louis, dans le murmure du vent. Elle reconnaît ses yeux pétillant dans ceux de l'étranger qu'elle à croisé hier. Elle sent son odeur, dans les champs alentours. Dans les détails, dans la vie de tous les jours, dans l'immuable des petits changements.

« J'aurais du comprendre que tu y pensais. Que tu pensais au suicide. J'écris suicide, pas pour te blâmer, pas pour te faire honte. Simplement c'est le mot. Tu ne t'es pas donné la mort, tu n'as pas choisi de mourirdonné, comme si c'était un cadeau ; choisi, comme si tu avais eu le choix. C'était une impasse, ton suicide. Si seulement j'avais su te trouver une issue de secours. Je m'en veux. »

La mélodie accroche, comme un cri. Une plainte rauque, un martèlement, qui transperce ses tympans jusqu'à son cœur. Quelques secondes qui se reprennent. Ne lui laissent aucun répit. Une fois, deux fois, trois fois… Une boucle à rendre fou. Puis un saut dans le temps. Etonnamment, la musique avance cette fois.

Elle se repasse la scène de leur dernière rencontre. Ils s'étaient à peine croisés, elle n'avait presque rien dit, lui non plus. L'orage était arrivé. Il s'était réfugié sous un abri bus, elle était monté en voiture. Elle s'était dit qu'ils auraient bien le temps de parler plus tard. Plus tard.

« J'ai encore tant de choses à te dire. Je continue de le faire d'ailleurs. Dans ma tête, bien sûr, on me croirait folle sinon. Je me demande ce que tu penserais de ce nouveau jeu, de ce livre, de cette balade en montagne. Je me demande ce que tu penserais de mon nouveau préféré. Un mot bizarre, un peu cabossé, un mot qui rebondit : sérendipité ».

Le disque bute encore, crache, soupire, lutte, lâche. Satie repart à zéro. A zéro… La rayure doit être sacrément profonde.

« Sérendipité – tu dirais que je fais encore ma madame je sais tout – c'est une heureuse découverte qui est due au hasard. Tu sais, comme le mythe des sœurs Tatins qui n'ont pas fait exprès d'inventer leurs tartes ! Eh bien voilà. Depuis que je connais ce mot, je le vois tous les jours. Je le croise comme je te croise, au bord du chemin, au coin d'une rue, autour d'une place. Sérendipité. Heureux hasards. C'est vrai que c'est heureux. Aussi vrai que c'est douloureux. Mais ça compte pour moi. »

En fait, la dernière fois qu'elle l'a vu, c'était à l'enterrement. Ca aussi, c'est précieux, mais ça fait mal. Et elle refuse que cette image prenne le pas sur toutes les autres. Ses moments avec Louis leur appartiennent, il ne disparaîtront pas.

Elle pose un instant sa plume, pour suivre l'envolée ininterrompue du piano. Rien ne semble plus pouvoir l'arrêter. Pas même cette maudite rayure. Le vinyle cogne, se rebiffe, rue et poursuit sa course circulaire.

Elle ne fait pas qu'y penser, non ! Elle ne « coupe pas le lien », comme des gens bien intentionnés ont pu lui conseiller. Simplement, elle continue d'écrire sa vie, malgré les ratures, malgré les blessures. Malgré la rayure. Et sa vie, Louis en fait partie.

« Je dois te laisser. Essayer au moins. Mais je ne te quitte pas. A bientôt, Louis ».

Son cœur se noue au sursaut musical qui suspend l'instant. Elle ne saurait dire si la valse suivra son cours ou si elle reprendra encore. Peut-être pas à zéro, cette fois. 

Commencer par la fin, livres et films
Méditation sur un amour défunt, Emmanuel Berl

Sur le même sujet:

 

Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le dimanche 25 septembre 2022 12:47

Une résilience guidée par la musique de Satie, voici un pan de vie, un texte court qui chemine au travers de la métaphore du disque rayé, de la coupure qu'il faut surmonter. La construction, du texte - imbrication, adresse au disparu, incursion de la musique... - utilise avec sensibilité les possibilités expressives qu'offre la nouvelle et nous laisse avec une fin ouverte sur une forme d'espoir.

Une résilience guidée par la musique de Satie, voici un pan de vie, un texte court qui chemine au travers de la métaphore du disque rayé, de la coupure qu'il faut surmonter. La construction, du texte - imbrication, adresse au disparu, incursion de la musique... - utilise avec sensibilité les possibilités expressives qu'offre la nouvelle et nous laisse avec une fin ouverte sur une forme d'espoir.
Déjà inscrit ? Connectez-vous ici
mercredi 10 juin 2026
Si vous souhaitez être informé des publications de ce blog :

Textes à redécouvrir

5 novembre 2022
Londres. 9 H du matin. Au dernier étage d'un bâtiment de briques marron de Cleveland Street, la fenêtre du toit en pente, baignée de soleil, renvoie u...
1777 lectures
25 septembre 2022
La mélodie fait irruption dans son monde intérieur. Une valse de Satie, douce et mélancolique à en mourir. L'une des musiques préférée de Louis. Elle ...
1525 lectures
16 juin 2019
Une intrusion L'église était pleine en cette veillée pascale, et l'assemblée était priante. L'église St Leu, à Paris, rue St Denis, n'est pas réelleme...
1396 lectures

Phrases d'auteurs...

"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

"Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l'autre. " Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux 

 

 

Mon blog personnel

Des articles sur l'écriture, des conseils, des exemples, des bibliographies et mes propres textes. Ci-dessous, les derniers articles publiés.

Visitez mon blog

Faire peur au lecteur !
Faire peur au lecteur !
« L’émotion la plus forte et la plus ancienne de l’humanité c’est la peur, et la peur la plus ancienne et la plus forte est celle de l’inconnu. » affirme H. P. Lovecraft. Mais, sous l’évidence du mot et de l’émotion qui lui est associée, qu’est-ce finalement, la peur ?...

Lire la suite

Mots-clés

Absence Acronymes Adresse Afrique Allégorie Alpinisme Amour Anaphore Animal Antonin Artaud Argent Attente Auteur participant aux ateliers Autoportrait Avocats Avortement Baiser Bateau Blaise Cendrars Bleu Bourreau Buzzati Cadre Cafè Campagne Christian Bobin Chronologie Cinéma Concours Construction Conte Corps Corse Couleur Couleurs Couple Course Covid Crescendo De dos Description Désert Désir Dialogue Diderot Douleur Ecrire Ecrire ailleurs Ecriture automatique Ecriture volcanique Ecrivain Emmanuel Berl Enfance Enterrement Enumérations Ephémère Épilogue Epiphanie Erotisme Exil Fable Faits divers Famille Fantastique Faulkner Felix Fénéon Femme Fenêtre Fête Fiction Filiation Flux de conscience Focalisation Folie Fragments Gabriel Garcia Marquez Gestes Giono Guerre Haïkus Henri Michaux Hôpital Humour Idiomatiques Ile Imaginaire Inceste Incipit Indicible Instant Intelligence artificielle Ironie Jalousie Japon Jardin Jean Tardieu Jeu Journal intime Julio Cortázar Justice La vie Langue Larmes Laurent Gaudé Légende Léon Bloy Lettres Lieu Littérature américaine Main Marche Maternité Mauvignier Médias Mémoire Métaphore Métro Michon Micro nouvelles Miroir Moment d'abandon Moment historique Monologue Intérieur Monuments Mort Mots Mouvement Musée Musicalité Musique Mythe Mythes Naissance Narrateur Noms de personnage Nourriture Nouvelles Novalis Nuit Numérique Objets Obsession Odeurs Oxymores Pacte de lecture Paternité Patio Paysage Peinture Personnage Personnage noir Peur Photo Phrase Phrases Pierre Michon Poésie Point de vue Polyphonie Portes Portrait Printemps des poètes Prison Projection de soi Pronoms Quotidien Raymond Queneau Récit d'une vie Recueil de nouvelles Réécriture Rencontres Résilience Retour Révolution Rituel Roman Romantisme Rythme Scène Science-fiction Sculpture SDF Secret Sensation Sève d'automne Silence Soir Solitude Son Souvenir Souvenirs Sport Stages Steinbeck Stupéfiants Style subjectivité Sujets d'actualité Superposition des temps Synesthésie Synonymes Tain Téléphone Témoignage Temporalité Texte avec "tu" Textes écrits à plusieurs Tobias Wolff Train Venise Vie Vieillissement Ville Violence Visage Voix Volcanicités Voyages Voyeur Zola Zoom