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balcon- Atelier Ecrire la suite d'un Incipit

Au fond de nous-mêmes nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame.

J'ai compris que j'allais l'épouser le jour où j'ai rencontré sa mère. Une femme veuve discrète et introvertie. Une première observation qui me laissait entrevoir ce que sa fille pourrait devenir. Elle m'a serré la main trop longtemps et m'a demandé ce que je faisais dans la vie. J'ai répondu ce que je répondais toujours. Elle a souri. Moi aussi.

J'avais rencontré sa fille dans une soirée étudiante, quelques mois auparavant, à la fin de mes études d'ingénieur. Elle avait fait le premier pas. Cela m'avait amusé.

Honnêtement, je n'ai pas eu le coup de foudre, mais quelque chose m'attirait en elle. Je n'ai jamais su trop quoi. Elle n'était pas du tout comme moi. Spontanée et très fleur bleue. Peut-être une vague ressemblance avec une actrice… ou pas, mais il y avait de cela. C'était comme dans un film, on regarde, on suppute, on cherche d'où ça va venir.

Je me suis retrouvé dans son lit. J'ai emménagé dans son appartement. J'ai joué le jeu jusqu'à lui offrir une bague. Elle a pris évidemment cela pour des fiançailles. Quelque chose commençait vraiment.

C'était une gentille femme, plutôt sensible, un peu fragile. Une femme en demande d'amour. Je ne sais pas ce qui lui a plu en moi. Pourtant, elle est restée avec moi. Je ne l'ai pas regretté.

J'aimais sa manière de me regarder. J'ai soigneusement noté dans mon carnet la façon dont son regard s'est fait plus pâle au fil du temps. C'était d'ailleurs difficile d'évaluer ces changements en quelques mots. J'ai décidé d'opter pour un chiffre sur dix comme à l'hôpital pour la douleur. Qu'est-ce qui va se passer quand le chiffre va frôler le zéro ?

Elle pleurait souvent en me prenant dans ses bras, en marmonnant : « Si tu me laisses tomber, je ne m'en remettrai pas. Tu ne me laisseras jamais tomber, dis ? » Je la regardais en pensant que la psychologie aurait, finalement, pu m'intéresser au lieu de mon poste de directeur R&D dans un groupe chimique.

Je notais d'ailleurs aussi ses questions dans mon carnet, la façon dont elle les renouvelait et leur fréquence. Je ne note que les faits bien nets et pas les phénomènes instables, parasites, comme ce sentiment qui fluctuait en moi de l'étouffement et du plaisir. Un jeu du foulard qui a vite disparu.

J'aime maîtriser les évènements. J'ai plusieurs assurances. Une pour la santé, une pour la perte d'emploi, une pour les accidents domestiques. J'en ai même une dont je ne me rappelle plus la raison. Je la garde quand même. On ne sait jamais. Je lis les clauses. Les exclusions surtout. Non pas parce que je crois que tout ira bien, mais parce que je sais à quoi m'attendre quand tout ira mal. Je n'aime pas les surprises. Elles exigent des décisions rapides. Et je n'aime pas la rapidité. Je suis plutôt un adepte de la non-violence et de la patience, comme Gandhi, mais avec une blouse blanche. Je mets en place les conditions. J'observe. Je laisse la réaction chimique se produire. Je note les résultats.

Le mariage est arrivé comme prévu. Sans surprise. Sans accident, 18 mois après notre première rencontre. J'aurais pu m'enfuir à n'importe quel moment. Mais j'attendais que quelque chose m'en empêche. Un mot trop fort. Un geste de trop. Une faute. Rien n'est venu. Ce jour-là, je n'étais ni triste ni heureux. J'étais parfaitement calme. Pourtant, au moment de dire, oui, devant Monsieur le Maire, j'ai cherché une sortie du regard. Il n'y en avait pas. Le sourire de ma future belle-mère a retenu mon attention. Il présentait une continuité satisfaisante.

J'ai signé.

Nous passons nos dimanches chez belle maman, c'est réconfortant. D'autant qu'elle cuisine extrêmement bien. Elle nous demande souvent quand elle sera grand-mère. C'est charmant de sa part, mais je préfère les animaux. J'ai acheté un chien.

Je le promène toujours en laisse. On ne sait jamais. Il y a les voitures, les vélos, les autres chiens. Les gens qui ont peur. La laisse est solide. Je l'ai choisie longue, mais pas trop. Il tire parfois. Je ne cède pas. C'est pour sa sécurité. Quand il marche calmement à côté de moi, tout va mieux. Pour lui. Pour moi aussi.

J'aime ma vie. La vie de couple m'a apporté du bien-être. Une sécurité intérieure. Plus besoin de plaire, plus d'extravagances inutiles, seulement un rôle à tenir. Celui de chef de famille. Une vie de plénitude encadrée par les 100 mètres carrés de notre appartement parisien du 16e arrondissement. Je m'imagine parfois à la campagne. Oui, certainement, après, je m'installerai plutôt à la campagne. C'est comme ça, j'ai besoin de prévoir. J'anticipe. Toujours. Je ne laisse rien au hasard. La vie est trop instable pour qu'on lui fasse confiance.

J'ai noté qu'avec l'âge, le chien est devenu moins fiable, avec des incontinences répétées. Des incidents se sont multipliés. J'ai consulté un vétérinaire. Il a évoqué la qualité de vie. J'ai pris la décision raisonnable. L'appartement a retrouvé son équilibre.

Je note aussi les activités de ma femme. Ce qui m'intéresse, ce sont les progressions et les régressions. Par exemple, j'ai noté la date où elle a cessé d'aller à la salle de sport. Puis plus tard, quand elle a cessé ses sorties avec ses amies de fac.

Le temps est passé si vite, malgré notre vie bien rangée.

Ma femme est morte peu de temps après nos dix ans de mariage, un matin de semaine.
Il n'y avait rien de particulier ce jour-là. Elle m'avait demandé si je l'aimais la veille ou l'avant-veille. Comme d'habitude, j'ai feint de n'avoir rien entendu.

Les voisins ont parlé d'un accident. La police a parlé de circonstances. Personne n'a posé de questions inutiles.

Dans l'appartement, tout était à sa place. Le lit fait. La table dégagée. J'ai appelé la compagnie d'assurance dans l'après-midi. J'ai expliqué calmement la situation.

La conseillère m'a demandé de patienter. Puis elle m'a posé une question très précise. Je lui ai dit que des passants l'avaient vue tomber de notre toit-terrasse au 11e étage. Un accident. Voilà tout.

Je me suis demandé si ce cas entrait dans les garanties prévues.

En tapotant les poches de ma veste, j'ai vérifié la présence de mon carnet.

Je ne me souvenais plus si j'avais noté la date exacte à laquelle son regard avait commencé à pâlir. 

Dramatique
Trop fort

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Commentaires 3

Invité - Jean-François D le mardi 17 mars 2026 09:22

subtilement glaçant!

subtilement glaçant!
Invité - Laurent Espin le dimanche 15 mars 2026 17:47

Merci Delphine pour ton message, il m’encourage beaucoup à continuer d’écrire. J’espère que le groupe du jeudi est toujours aussi intéressant.

Merci Delphine pour ton message, il m’encourage beaucoup à continuer d’écrire. J’espère que le groupe du jeudi est toujours aussi intéressant.
Invité - Clot Delphine le dimanche 15 mars 2026 17:12

Le texte m a plu avec ce personnage captif des circonstances de la vie et qui s y trouve bien aussi. Bravo

Le texte m a plu avec ce personnage captif des circonstances de la vie et qui s y trouve bien aussi. Bravo
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