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Le soupir de l'oiseau

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Il y eut un reniflement. Les hommes sursautèrent. Le reniflement avait été soudain, plein. Était- ce à cause de la poussière ou à cause des larmes. Ils attendaient. Lequel d'entre eux avait reniflé ? Le silence qui suivit était sombre. Un homme se racla la gorge. Il força un peu pour bien montrer que c'était à cause de la poussière. Oui. Tous se persuadèrent : c'est à cause de la poussière, pas les larmes. Non. Si l'un pleure, alors il n'y a plus d'espoir, pour aucun. Chacun à se mettre à pleurer. Plus rien à attendre.

Dans le noir, ils ne pouvaient se voir, ils se devinaient. La poussière, oui, c'est cela.
Dans ce silence éteint, ils attendaient depuis longtemps.

Ils se souvenaient tous de ce premier silence. La voix rauque qui avait alerté : Ecoutez, le serin ne chante plus ! Ils avaient tendu l'oreille. L'évidence. L'oiseau ne chantait plus. L'oiseau dans la cage accrochée au plafond ne chantait plus. Le grisou dans les galeries était en train de se glisser sous les plafonds étayés de bois. Le gaz tue d'abord les petits oiseaux dans leurs cages, accrochées tout en haut. Les oiseaux, c'est pas pour faire joli, c'est pas pour leurs gazouillis.C'est une question de survie. Si l'oiseau ne chantait plus c'est qu'il était mort parce que le grisou avait rempli ses veines.

Alors ce furent des cris :
— L'oiseau ne chante plus, vite aux échelles, dehors, le gaz, le grisou...
Le tintement métallique des outils que l'on jette, les haches, les pics, les marteaux, les pelles, ça tinte, ça vrille, ça brinqueballe.
— Dehors, dehors ! Les mots des hommes qui ont peur. Les claquements de galoches sur les cailloux, les schistes cavalcadent, l'affolement des battements de cœur, crescendo des gestes affolés.
Peu après, il y eut l'explosion, le fracas cacophonique, la terreur et le destin, le raz de marée des roulements de pierre, le tonnerre infernal des abimes, l'éblouissement tonitruant. La chaleur rouge gueulante. La cascade des silex entrechoqués. Les échos du souffle assourdissant. Les hommes, plongés dans un océan de poussière, de pierre, de bois éclatés. Les rails tordus. L'explosion avait tout éteint : l'air, le souffle de l'oiseau, les cris des hommes. Ils ne savaientpas s'ils ne criaient plus ou s'ils ne s'entendaient plus.
Peut-être étaient-ils morts sans le savoir.
Plus rien.
Peu à peu.
Respirer.
Decresendo des grondements de la terre secouée, des battements du sang dans les veines, du rythme des halètements. Être là. Vivant.
La galerie était bouchée. C'était cela être vivant, pouvoir dire cela, en écho, une réalité. La galerie est écroulée.
Se demander si ceux de devant avaient pu passer.
— Ils étaient trois devant moi. Là où sont les pierres maintenant.
La cascade entrechoquée était passée là, ceux de devant étaient sous les blocs de rocher sans doute. On n'entendrait plus leurs voix, leurs coups de gueule ou leurs rires.
Une lampe fonctionnait encore, le léger sifflement de l'alcool qui brûle, la mèche se tord sous la flamme et semble danser au rythme du chuintement. Il faut déblayer. Les doigts se crispent sur les pierres, on les tire, elles raclent l'une contre l'autre, concert de chocs mats ou aigus, mais plus on en tire, plus d'autres s'écroulent en roulement ironiques, roulements de tambour des batailles perdues. La terre avale, elle éructe.

Les hommes ont hurlé, Au secours, On est là. Puis ils se sont fatigués, les voix abimées, râpées par les poussières, ils s'étaient épuisés de crier. Un mineur dit : Les secours vont venir, il faut écouter, on va entendre leurs voix, les coups de pioche dans les parois, il faut ne pas faire de bruit. Tous alors les muscles tendus comme des arcs prêts à rompre, tendre l'oreille.

Il leur semblait entendre mille bruits, cognements, appels, ils espéraient, puis rien, juste les souffles des camarades, ils s'épuisaient peu à peu de vouloir entendre quelque chose. Maintenant immobiles, les hommes se regardaient encore à la flamme de la lampe, de plus en plus faible, de moins en moins d'air, la lampe elle-même se tut ensuite, ils restèrent dans le noir, assis. Ils ne furent plus que des respirations, le bruissement des bras et des jambes qui se dépliaient ou se recroquevillaient. Le temps craquelait l'attente et l'espoir.

À la surface, il y avait eu des cris aussi, des voix fortes, des sirènes à ne plus savoir qu'en faire, des ordres, des sonneries de téléphones, des klaxons, des bruits de moteurs que l'on démarre, les accélérations, les vrombissements, et les pleurs des femmes, des épouses, des sœurs et des enfants, des pleurs sanglots, des pleurs déchirants mais le plus terrible, sans doute, les femmes qui pleuraient sans bruit. Des enfants répétaient, Il est où Papa, il est où ?

Les câbles crissaient sur les grandes roues des chevalets, tentative de descente des sauveteurs, les cages métalliques claquaient, les berlines que l'on repoussait s'entrechoquaient dans des coups de cymbale, les câbles tendus jouaient leur partition de l'urgence. Les sauveteurs essayaient leur matériel de secours, les respirateurs s'époumonaient en longues exhalaisons. Des hommes en costume échangeaient à voix basse, d'autres faisaient des gestes amples et tentaient des paroles graves auprès des groupes de femmes.

Les brouhahas se croisaient, ferraillaient, symphonie de la catastrophe.

Les sauveteurs avaient essayé de descendre par le puits numéro trois puis par le puits numéro quatre, les choses étaient mal engagées ; les nuages de poussière dégueulaient des puits, ils mastiquaient en chuintant les silhouettes qui s'y enfonçaient.
On allait sortir les gars de là, ceux du fonds, oui, promis. Les hommes en costume avaient des voix de ténor et des promesses pleine d'assurance.

Pourtant tout était fragile. Les sauveteurs qui avaient pu descendre essayaient d'entendre les cris des rescapés éventuels, des plaintes. Les rescapés eux, écoutaient si l'on entendait le bruit des pics des sauveteurs, les appels des camarades venus les chercher, un même chant partagé des hommes qui se hèlent, qui s'espèrent, rythme de silences et de cris. Coups sur les pierres, sur les rails métalliques, ondes de chocs.

Ola il y a quelqu'un ? On arrive !
Ola il y a quelqu'un, on est là !
Les vibrations se perdaient dans les entrailles sourdes.
Il ne demeurait que le clapotis des vies possibles encore.

Là-haut, les femmes ne disaient plus rien, elles avaient trop demandé déjà si l'on avait des nouvelles de celui-ci ou de celui-là ; maintenant des corps étaient remontés du fond, enveloppés de toile blanche, les femmes n'étaient qu'un souffle retenu.

Des sauveteurs sortaient du puits, d'autres descendaient, tapaient encore sur les poutres, sur les étais. La terre digérait les échos. Les heures métronomiques rythmaient l'attente. Chacun comptait les secondes, perdait le fil, recommençait.

Au fond, cela faisait si longtemps déjà qu'ils étaient assis, là dans le noir, sans plus de bruit autour d'eux.
Il y avait eu un reniflement. Était-ce la poussière ou les larmes ?
Un autre s'était raclé la gorge pour bien montrer que c'était la poussière.

Il aurait fallu parler un peu, dire des paroles d'hommes, des vibrations de travailleurs qui connaissent les choses, se rejoindre par les mots mais ils n'en avaient plus la force, tout concentrés qu'ils étaient à écouter encore, à espérer les coups des sauveteurs possibles. Ils n'entendaient rien.

Le sombre les enveloppait.

Là-haut, les femmes avaient dû rentrer chez elles, il fallait donner à manger aux enfants, les faire dormir, entonner une berceuse douce, quelques notes tenues à un fil.

En bas, la terre était muette.
Il y eut un soupir.

Il y eut un rire, un léger rire à peine teinté, à peine soufflé, un petit rire d'oiseau dans sa cage. Ce fut la dernière chose que l'on entendit. 

Train 58762
Les Cutador

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