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Ligne d'horizon

Circulez, y'a rien à voir.

Les paysages ne s'arrêtent pas ici, ils ont mieux à faire ailleurs, dans les montagnes, sur les plages ou les cartes postales.

Ici, c'est du gris au-dessus et du noir en dessous. Rien de plus. Rien que de pluie. Les voyageurs ne viennent pas jusqu'ici, ou alors ce sont des égarés qui cherchent à tâtons comment repartir sans même demander leur chemin.

Il faut être né là pour y vivre. Pour distinguer dans le gris uniforme les fines couches du ciel et celles du brouillard, celles de la pluie et les variétés de bruine. Lever les yeux au ciel pour reconnaitre un léger arrondi de nuage, la nuance simple d'un gris pâle et gris clair, l'étirement diffus d'un trait de lumière opale.

Lever la tête, prendre l'humide à plein nez, plisser les yeux juste ce qu'il faut, goûter l'âcreté des frémissements du vent comme d'autres apprécient une brise douce dans les pays chauds.

Les grands froids sont rares, la neige plus encore, mais les fraicheurs sont permanentes, les frissons habillent chacun, on se dépêche et les dos sont voutés, c'est peut-être pour cela qu'on se tourne vers la terre.

En dessous, c'est le noir, la terre, celle qu'on arrache, celle qu'on creuse. Pas de grands champs de blé doré, pas de verts pâturages, de fleurs des champs. La terre, on la prend, on la vole, on perce des puits immenses, on s'enfonce en elle, on lui fouille les entrailles, on prend des pelles, des pics, on l'abat, on remplit des berlines, on la charrie, on la remonte du fond, on exhibe ses secrets et ses souvenirs. La terre noire, luisante, diamant noir, la terre qu'il faut trier, la pierre et l'ivraie, la richesse et le schiste. Cette terre qui finira en chaleur et fumée, la terre qu'on brûlera.

Et quand il y a de la nature, c'est de l'utile.

En carré, bien rangée derrière les maisons en briques, carré de jardin, carré de pommes de terre, de poireaux, on visite le dimanche avec les invités, la famille, en chemise blanche, mains dans le dos, on compare, on est fier ou désolé, « sont beaux tes poireaux dis donc, moi, les miens sont tout maigrichons », les gamins eux font naviguer des bateaux de papier dans les fleuves caniveaux, ou s'amusent à pisser sur les péniches du canal depuis les ponts, ça fait gueuler les mariniers.

Ils jouent les enfants.

Sur les flancs des terrils, les gamins font de la luge noire sur des plaques d'acier ou de bois.

Ils jouent derrière les églises, dans les cours d'école, entre les trains de pavés, ils vont à la fanfare, ils jouent sur les terrains de foot, cadeaux des Messieurs en costume, ceux à qui on dit « Monsieur », ceux à qui on doit le pain et le toit et le docteur et le reste. Les enfants ont le droit d'y croire un peu, avant que les messieurs ne disent : « viens là petit, viens comme ton père, viens comme ta mère… »

Si certains s'exilent, ils gardent pourtant dans les sillons de la peau, ces traces noires infimes, trace du pays dont on ne s'échappe jamais tout à fait.Regardez ! Les veines de charbon dessinent encore les chemins de leurs veines sur les bras, sang noir, sang rouge et ce sentiment étrange pour ce pays qui n'en est pas un, la fierté.

Circulez, y a rien à voir.

Le gris dessus et le noir en dessous.

Et du rouge, du rouge sombre, rouge brique.

Murs rouge foncé, murs de briques alignées en trains interminables, maisonnées toutes semblables, rythme régulier de portes, fenêtres, briques, porte, fenêtre, briques, briques…

Les rues identiques se trainent, de pavés en pavés, jusqu'au chevalet, cette tour immense, armure d'acier qui se découpe impérial dans le gris, ses grandes roues toujours tournantes, ses roues tout en haut, couronnes aux rayons de métal, et ses câbles rugissant, grinçant. Le chevalet enjambe le puits qui avale et recrache les hommes et la terre noire, les hommes dans leur cage grillagée, la cage à la vitesses infernale qui s'enfonce dans les tréfonds de la terre, y dépose les hommes au petit matin et en ressort les ombres le soir comme des plongeurs en apnée de jour et de lumière.

Les hommes savent le chemin dans les matins aux allures de nuit encore, et ils battent le pavé dans les soirs déjà trop fatigués.

Les chevalets se répondent d'horizon en horizon ; les terrils, tas de pierres délaissées, s'amusent à imiter des montagnes. Dans leur repli, on trouve parfois des reliefs d'herbes, de fougères, de coquillages, fossiles d'un temps d'avant les hommes, d'avant les actionnaires et les porions, ces contremaitres comptables du temps, d'avant le paiement à la berline, d'avant la vie qui va à coup de pioche, d'avant la sueur.

Les vélos vont, viennent, embauche, débauche, les hommes en bleu, bérets vissés, les femmes ont des fichus ou des capuches transparentes, ça parle, ça se tait, ça s'arrête boire un coup, ça s'arrête parfois trop longtemps…

Circulez, y'a rien à pleurer.

Paysage gris au-dessus, noir en dessous et du rouge brique.

Du rouge vif aussi parfois.

Celui du sang et des drapeaux en tête de cortège, de la colère et des salaires trop maigres. Ils lézardent les rues, ils crient : « Pas d'sous, pas d'carbon » et ils battent le pavé, ils se battent contre les gardes et ce destin qui ne dépasse pas la cité, ils se battent pour les enfants qui deviendront grands. Ils font masse, ils font du bruit et occupent l'espace, paysage d'hommes et de femmes debout, bien droits. Après… les chants de la victoire ou de la défaite, c'est selon. Le rouge du vin, par fierté ou pour se consoler.

Et demain... on reprendra l'embauche et on ne le dira jamais, mais on a la peur tout de même, parce que la terre ne recrache pas toujours ceux qu'elle avale, parfois elle en garde pour elle, au creux du ventre, elle les dévore et on entend leurs gémissements pendant des années, parole.

On raconte aussi que certains se souviennent encore de ceux qui un matin étaient descendus, s'étaient enfoncés profond et loin dans la galerie, que le grisou avait suivis, ce gaz mauvais et sournois qui ne dit pas qu'il est là, qui vous prend par surprise, qui vous souffle bougie et âme. Le grisou s'était approché de leur flamme de lampe et avait fait exploser la terre, les bois de soutien, les pierres et pour s'amuser, ne les avait pas tués d'un coup, non ils les avait fait prisonniers, ombres dans le noir, il avait joué avec eux comme un chat dans la nuit. Ils avaient attendu, ils avaient tenté de se libérer. Les camarades avaient essayé de les chercher, on avait creusé les roches, mais le sol s'écroulait à mesure qu'on le perçait, on les entendait, on entendait leur coup des pioches, on entendait le bruit sourd des chocs, on a entendu leurs appels, des jours, des jours, on a entendu parfois des cris, longtemps. On s'est dit qu'ils avaient dû boire l'eau qui suinte des parois, on avait pensé qu'ils avaient dû boire ce qu'ils pouvaient, on n'avait pas osé imaginer comment ils avaient pu manger, on n'avait pas voulu croire en la folie, à la terreur, à l'animal devenu, puis on avait entendu leur silence. On dit que leurs âmes n'ont pas pu s'échapper, qu'elles rôdent dans les failles du sol, qu'on les entend encore donner des coups, en échos aux coups de pioches de ceux qui travaillent aujourd'hui, leur plainte en échos aux soupirs de ceux qui peinent, leur souffle en échos des mugissements des courants d'air. On raconte bien des choses mais on se tait.

Circulez, y'a rien à dire.

Jean-François Dietrich 

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Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le dimanche 20 mars 2022 20:20

A partir d'une proposition inspirée de Conrad,(un lieu symbolique, un enjeu historique d'où surgit une légende ), Jean-François nous plonge avec justesse et intensité dans la vie d'une cité minière et fait ressurgir tout un pan de notre histoire industrielle et sociale.

A partir d'une proposition inspirée de Conrad,(un lieu symbolique, un enjeu historique d'où surgit une légende ), Jean-François nous plonge avec justesse et intensité dans la vie d'une cité minière et fait ressurgir tout un pan de notre histoire industrielle et sociale.
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