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Senteurs

C'était au printemps dernier. J'avais enfin réussi à accomplir une partie de mon rêve : je m'étais installée depuis quelques mois dans un hameau perdu, situé sur l'un de ces plateaux mythiques où le temps semble s'être arrêté depuis des siècles.

Le vert émeraude des pousses déjà bien solides en ce début du printemps tapissait les champs et le paysage vallonné. La petite route sinueuse que j'empruntais tous les mardis matin pour aller chercher mes provisions pour la semaine me permettait d'admirer le paysage, à la fois immuable et changeant. Ses moindres creux et replis semblaient garder jalousement le souffle et la mémoire des habitants depuis des générations et des générations.

La pluie, dont le rythme bien affirmé m'avait bercée pendant toute la nuit, venait de s'arrêter, et une brume majestueuse montait le long des pentes escarpées. Elle semblait arriver de toute part se déplaçant en masse, à cette vitesse bien à elle qui lui permettait, de toute évidence, de se maintenir compacte, cohérente, inébranlable.

Le temps et mon regard restèrent suspendus, capturés dans la danse des nuages. Je m'arrêtai au bord de la route et je descendis, hypnotisée. Au bout de quelques instants, je me retrouvai enveloppée par un voile frais et humide, dans un tourbillon de senteurs vertes exacerbées et un bruit de fond qui me reliait à la présence impétueuse de la rivière au fond de la vallée. Dans l'espace d'un instant, ma peau fondit dans la masse, et je me retrouvai sur un chemin qui montait et qui longeait un long mur blanc. Du sol, montait une odeur imposante et capiteuse...

Cuetzalan, terre magique où nichent les oiseaux couleur vermeille et les nuages venus de l'océan, s'imposa dans ma pensée, me transportant des années en arrière, au commencement de ma vie d'adulte. Sous mes pieds, je retrouvais la terre rouge, riche et humide et sur mon front, la caresse froide et pesante du brouillard parfumé de « copal » qui embaumait l'air pendant les offrandes du mois de novembre. Tu prenais ma main et me guidais dans le dédale des ruelles, toujours blanches, qui livraient leur secrets, dans le silence ouaté de cette atmosphère humide avec laquelle les hommes, les femmes et les enfants avaient appris à vivre. Les filets blancs se faufilaient dans la moindre fissure sur les murs, nourrissant les plaques de mousse qui prenaient toutes les nuances de vert.

Arrivés au cœur du village, à côté de l'église dont la silhouette rouge se dessinait à travers le blanc dominant, des bulles de transparence parsemées par ci et par là nous invitaient à l'exploration. Des odeurs chaudes s'immiscèrent alors pour aiguiser notre curiosité et nous mener par le bout du nez jusqu'à la place principale où des dizaines d'« anafres », supports métalliques abritant un foyer très concentré en son centre, étaient alimentés au feu de bois. Fumants, ils supportaient d'énormes casseroles contenant un mélange de café fraîchement torréfié et de gros morceaux de « piloncillo », du sucre brut, roux.

Un peu plus loin, les femmes s'affairaient et pétrissaient une pâte à base de maïs qu'elles aplatissaient ensuite bruyamment avec leurs mains. Elles fabriquaient des belles galettes fines qui, remplies de garnitures diverses, fumaient ensuite sur des 'comales', une sorte de poêles complètement plates posées directement sur le feu. J'ai encore cette odeur dans les narines, ce mélange de maïs chaud et fumant, de purée de haricots rouges, d'oignons frais et de crème fraîche que nous recevions sur un fin papier ocre des mains de la jeune femme. Ses bras, de la couleur de l'argile rouge environnante, se frayaient un chemin à travers les nuages, toujours présents, toujours flottant autour de nous, pour nous faire parvenir cette nourriture ancestrale. Nous recevions ensuite les « jarritos », belles tasses en terre cuite arrondies et décorées avec des motifs géométriques sombres. Nous les entourions de nos mains pour nous réchauffer et nous les rapprochions de nos

visages pour humer la fumée du café concentré qui, se mélangeait lentement avec les volutes de brume, embaumait l'air de ce petit matin mémorable. Belle récompense après la marche qui avait occupé notre fin de nuit et les premiers moments de notre journée.

Nous étions partis bien avant le lever du jour, quittant les draps humides qui nous avaient accueilli la veille à notre arrivée dans le village. L'atmosphère cotonneuse accompagnait notre souffle qui, régulier après deux heures de marche, nous rappelait notre propre présence. Tu pris ma main dans la tienne, et tu me demandas si j'avais pensé à apporter ce que tu m'avais confié la veille. Bien sûr que je l'avais pris, ce petit paquet mystérieux que je caressai à nouveau en déboutonnant la sacoche en laine brute achetée la veille. Je m'accordai deux secondes d'arrêt pour humer son odeur chaude, apaisante, rassurante. Mais il fallait repartir tout de suite, nous devions arriver vite au sommet si nous voulions profiter des quelques minutes pendant lesquelles la brume se dissiperait, à ce seul endroit, pour accomplir la drôle de mission que tu t'étais donnée.

Lorsque nous arrivâmes, la brume encore bien dense brouillait les lumières des lampadaires du village qui peinaient à clignoter timidement à travers le halo lumineux, changeant, palpitant, vivant. Assis sur deux blocs de pierre tapissée de mousse nous contemplions ce moment de l'aube où le temps s'arrête, où les bruits de la nuit cessent quelques instants pour laisser la place aux tous premiers murmures du lever du jour.

Lorsqu'en fin les rayons du soleil réussirent à percer, l'air devint indécis. Cotonneux et lourd, il consentait pourtant, de temps à autre, à s'éclaircir, laissant la place à un jeux de clair-obscurs dansants qui tourbillonnaient autour de nous. Les filets de nuages se firent alors de plus en plus ténus et les bruits du réveil du village arrivèrent petit à petit jusqu'à nous. C'est le moment que tu choisis pour ouvrir le paquet et faire briller la fiole à la lumière des quelques rayons du soleil intrépides qui ne dureraient que quelques minutes avant de se faire engloutir à nouveau. Après avoir dégantée ta main droite, tu posas la fiole doucement sur ta paume puis, avec un geste ferme et décidé, tu ôtas le fin bouchon qui la refermait depuis si longtemps. A notre grande surprise, un tout petit nuage blanc en sortit et se dilua rapidement dans l'air en même temps qu'un bref soupir t'échappait. En posant ton regard en bas sur le village tu dis : « et voilà, ma grand-mère sera contente de voir que j'ai ramené chez elle l'échantillon de brume natale sans laquelle il lui aurait été impossible de se décider à traverser l'océan, il y a tout juste 100 ans ».

Nous restâmes là, immobiles quelques instants, puis nous redescendîmes, en silence, en admirant ce lever du jour extraordinaire, tout diffus et teinté de couleurs pastel à travers cet air chargé d'humidité en permanence. Les lampadaires s'étaient éteints, les maisons retrouvaient petit à petit leurs couleurs, les premiers aboiements des chiens errants rompaient le silence et les « quiquiriquis » (et oui, au Mexique, même les coqs parlent une autre langue) annonçaient que le jour s'était définitivement et inexorablement levé.

Une musique répétitive et agaçante martelait incessamment mes oreilles depuis quelques minutes. Je me retrouvai au bord de la route sinueuse que j'arrivais à peine à reconnaître. L'image d'un objet plat et froid prit tout d'un coup toute la place dans ma tête. En ouvrant rapidement la portière, je me mis à chercher... mon téléphone, ou diable est-ce que je l'ai mis... mais où est-ce qu'il... ah !...

  • Oui allô ?
  • Bonjour. Madame Lavalley ?
  • Euh, oui... ?
  • C'est le boulanger du hameau de la Pierre Percée. Je vous appelle car nous allons bientôtfermer pour la pause de midi et, comme vous aviez passé commande pour plusieurs pains d'épeautre, je voulais savoir...

• Ah, oui, excusez moi, je suis désolée, j'arrive. J'ai été retardée sur la route par un brouillard très épais. Mais... c'est passé. J'arrive, j'en ai pour cinq minutes, pas plus. Encore désolée... à tout de suite...

La brume et les nuages avaient disparu, les odeurs s'étaient transformées, apaisées en quelque sorte. Les senteurs argileuses avaient laissé la place au parfum frais et tendre du printemps méditerranéen.

En reprenant la route, je me demandai par quel moyen j'arriverais à avoir de tes nouvelles. J'aimerais bien savoir ce que tu es devenu. Es-tu revenu en France, es-tu resté là bas ? T'arrive-t-il encore de marcher dans la brume ? Te rappelle-t-elle, à toi aussi, le parfum de la terre rouge et des galettes grillées?

R …..comme regrets.
LA ROBE ROUGE

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Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le lundi 22 novembre 2021 13:21

Ville matière, ville senteur, ville brume, un texte tout en nostalgie. Un peu avant la fin, il nous réserve une étonnante image, un symbole délicat du déracinement.

Ville matière, ville senteur, ville brume, un texte tout en nostalgie. Un peu avant la fin, il nous réserve une étonnante image, un symbole délicat du déracinement.
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