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blanche-neige Atelier Influence des pronoms

JE

Je pensais échapper au sort funeste d'être méprisée de tous. La nature avait fait de moi une jolie femme et je n'avais pas à m'en plaindre. J'aimais le regard que le roi posait sur moi, il me faisait exister et je connaissais la joie pour la première fois. Comme tout le monde finalement, j'interrogeais mon miroir. Pour mon roi, je voulais être la plus belle, c'était mon espérance, la source qui alimentait ma sérénité. Mais sa fille a grandi et en grandissant sa propre beauté s'est affirmée au point de dépasser la mienne. Mon intransigeant miroir me renvoyait l'image d'une femme terne et de plus en plus triste. Mais cela n'était rien ! Il aurait fallu voir comment les ténèbres prirent possession de mon esprit ! L'éclat de Blanche-Neige ouvrit en moi des failles. Un froid intense y pénétra et mon âme toute entière devint une neige noire. Possédée par ces gelures, tous mes bons sentiments se figèrent. Mon seul feu fut celui de la haine et je devins une criminelle en dépit de moi-même. Vous connaissez l'histoire, je ne vous apprends rien. Rien ne s'efface, rien ne se répare, rien ne peut changer de ce qui est passé. Mon intérieur a pourri et maintenant c'est moi que je hais.

ON

Il y a des destins auxquels on aurait voulu échapper, surtout lorsqu'il s'agit d'être méprisée de tous. L'histoire commence bien, on est une jolie femme et on est heureuse de plaire. On aime les regards fascinés de son roi, la manière qu'il a de poser ses yeux sur notre silhouette élancée et notre beau visage. On est en joie comme on ne l'avait jamais été. La vie suit son cours et on fait un peu comme tout le monde. On interroge son miroir, on espère tout simplement rester la plus jolie pour son joli roi. C'est un immense vœu, un désir qui rassure. Jusqu'au jour où la beauté de Blanche-Neige, la fille de celui que l'on aime, surpasse en tous points celle que l'on croyait acquise en supériorité pour nous. Le miroir renvoie alors une autre image. On a le teint plus gris, quelques cernes, et la tristesse s'accroche au visage comme les griffes d'une hyène. Et tout cela est encore peu de choses ! L'animal mangea tous nos élans de douceur et notre tempérance pour ne laisser dans nos tripes qu'un froid de marbre et une neige noire. Il en jaillit une force d'une autre espèce, une sorte de feu en révolte contre lequel on ne put rien. On fut prise de haine, ce sentiment plein de folie qui pousse à n'être plus soi. On tua. On devint ce qu'il ne faut pas devenir, c'est-à-dire une criminelle. Vous connaissez l'histoire, on ne vous apprend rien. Et rien ne peut faire qu'elle n'ait pas été. La tragédie fait ses va-et-vient entre le passé et le présent. Tout est pourri au-dedans et on se hait.

VOUS

Vous espériez un destin noble, mais le vôtre va être en dessous de tout, jusqu'à faire de vous une personne méprisable. Pourtant, le début semblait de bon aloi. Vous étiez belle comme peuvent l'être les enfants nimbées de grâce et la femme en vous put resplendir pour le plus grand plaisir du roi que vous aimâtes. Vous en étiez comblée, et toujours vous eussiez voulu qu'il vous vit la plus jolie des jolies pour toujours ! Mais pouviez-vous prévoir la chute ? Eut-il été possible que vous imaginiez Blanche-Neige, sa fille, devenir plus jolie que vous au point de vous rendre terne et faire que votre beauté s'assombrisse et se froisse jusqu'au dégoût de vous-même ? Mais passe encore sur cette misère, cette croix n'était rien, et les événements à venir allaient rompre votre âme de manière à ce qu'un fiel s'y infiltre et l'empoisonne. Vous tuâtes, en marâtre laide jusqu'à l'écœurement, cette jeune femme si fraîche. Meurtrière à tout jamais, neige noire qui ne pourrait fondre qu'aux enfers, vous ne changerez plus rien au passé. Vous connaissez l'histoire et l'histoire vous connaît. Et vous-même mieux que quiconque, si bien que, sous le poids du remords, vous vous haïssez à tout jamais.

TU

Tu te croyais bénie des dieux et cela ne t'a pas porté chance. Tu étais née pourtant sous de bons auspices. Pétillante, jolie, gracieuse comme la huppe d'une mésange, tu pouvais prétendre à la beauté sans en faire tout un plat. Elle semblait couler de source et la seule question que tu posais à ton miroir c'était pour être sûre de la conserver, limpide et légère. Car ta seule ambition consistait à plaire toujours à ton roi. Mais les tragédies naissent par surprise, elles agissent en traitre et tu n'avais pas prévu le couperet qui viendrait te pourfendre. Blanche-Neige était si lumineuse, si belle, que ta propre beauté perdit tout son éclat. Ton miroir ne t'offrit plus qu'une image sombre et dure que tu jugeas tout de suite détestable. Mais cette souffrance-là n'était que peu de chose comparé aux élans pervers qui s'engouffrèrent dans ton âme glacée, devenue neige noire. Qui d'autre que toi, tua Blanche Neige ? C'est toi qui laissas entrer le venin dans tes propres veines et c'est toi, toujours, qui empoisonnas la jeune femme. Tu t'inscrivis à tout jamais dans le registre des criminelles. A tout jamais maudite par les autres et avant tout par toi.

ELLE

Ceci n'est rien d'autre que l'histoire d'une vie déchue, une pauvre vie de misère, une vie qui aurait mieux fait de ne pas être. Pourtant, tout semblait avoir bien commencé. D'un milieu aisé -mais là n'est pas le propos- elle était née belle, aussi belle que naissent les coquelicots dans les champs, fine et souple, tout juste soumise aux brises du levant. Elle ne se départit pas de sa beauté en grandissant, si bien que le roi en devint follement amoureux et qu'il en fut de même pour elle. Rien ne semblait pouvoir ternir ce bonheur royal. Rien. Sauf qu'on ne s'attend jamais aux coups violents du sort. Comment aurait-elle pu savoir qu'un jour sa beauté serait ternie, dépassée en tous points par celle de la fille du roi que l'on nommait alors Blanche Neige ?

Un jour sombre d'automne, elle interrogea son miroir. Elle n'y vit que grisaille, mordant et crispation. Son âme en devint froide, et sinistre comme neige noire. Elle fut prise de panique à l'idée de n'avoir à offrir qu'un amas de laideur à son roi. Elle fomenta son crime presque par-delà elle-même. Et elle donna la mort quand d'autres donnent la vie. Elle tua Blanche Neige. Puis enfin, elle tua en elle toute estime. Elle y mit à la place toute la haine qu'une âme est capable de contenir.

Et sa vie ne fut plus sienne. Elle devint, à jamais, l'horreur de l'innocence assassinée.

NOUS

Nous naissons parfois sous le coup de la chance. Du moins, c'est ce que nous croyons. Quand elle nous sourit dès le berceau, il faut savoir en profiter. Nous sommes heureux de nous trouver beau parce que la beauté est toujours plus facile à porter. Nous sommes une reine, ce qui en soi constitue un avantage. Notre beauté en rajoute un deuxième. Nous charmons le roi, c'est une autre aubaine. Son amour nous émeut et nous souhaitons le conserver toujours car nous nageons dans le bonheur. C'est une eau délicieuse qu'il est difficile de quitter. Mais un jour, nous subissons un coup sévère. Nous n'aurions pas imaginé une seule seconde que la chance arrêterait de nous sourire. Comment aurions-nous pu penser que la beauté de Blanche Neige, la fille du roi, surpasserait la nôtre avec une telle force qu'elle la rendrait insignifiante. Et notre insignifiance engagerait notre perte, la perte d'un amour sans doute, car le roi ne nous aimait-il pas pour notre éclat ? Nous ouvrons la brèche sans le vouloir et le mal y pénètre avec une facilité déconcertante. Il nous pousse à rejeter toute raison, il alimente nos blessures avec son fiel de révolte. Et nous succombons. Nos forces se sont éclipsées avec notre espérance et nous signons le contrat du crime. Nous tuons Blanche Neige. Nous sommes assassins pour toujours car nos actes ne peuvent s'effacer. Nous ne recommençons pas l'histoire. Et c'est pour cela que nous nous haïssons. 

Claire P.


Pour aller plus loin sur ce thème  :

Le livre vivant
Le goût du brûlé

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