Bienvenue sur le blog de mes stages et ateliers  d'écriture !

Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

Dernière publication

Solène J.
31 mai 2026
Textes d'ateliers

1 À la gare, les choses lui semblèrent soudainement précipitées. Le cours des événements s'était-il accéléré par une raison juste ou s'était-il seulement laissé emporter par le fantasme d'une fuite ?L'idée serait dès à présent de s'offrir une anti-biographie. Se perdre le plus possible, s'offri...

Derniers commentaires

Invité - Sadoul
10 mai 2026
Quel voyage, tout en sensibilité ! L'impression d'y être, de ressentir les sensations ,les...
Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!
Taille du texte: +

Le goût du brûlé

bruler Atelier Expérimentation des focalisations

Lucette met sa veste grise, ses bottes de caoutchouc et sort au jardin. Elle se baisse devant chaque plant de pommes de terre, chaque poireau, chaque céleri. Elle arrache des herbes, met un coup de bêche, se relève et fait de même jusqu'au bout de la rangée. Elle lève la tête et son regard fait des va-et-vient entre chaque poule qui gratte dans la cour et le portail qui n'est pas fermé ; après plusieurs tentatives, le fer rouillé a eu gain de cause.

De temps en temps, elle essuie ses tempes et son front de son mouchoir, puis recommence à gratter, arroser, arracher jusqu' à midi qui sonne à l'horloge du village. Elle lave ses mains à l'eau froide de la pompe du jardinet, les essuie à peine avec le torchon accroché par une pince à linge. Elle fait de grands mouvements de bras, et guide ses volailles de la voix pour les rentrer dans le poulailler.

Lucette renfile blouse et chaussons. Il est midi et quart, elle pose sa casserole d'un mouvement brusque sur la table. Le fond a accroché, l'odeur de brûlé envahi la cuisine, Lucette lève les bras au ciel et se mord les lèvres, ouvre portes et fenêtre, gesticule avec son torchon. Puis, elle sort du haut buffet en noyer, deux assiettes en terre cuite, pose deux verres à moutarde et les couverts en argent, puis le courrier sur la nappe, à côté du pain, en vue. Lucette pose la salière familiale au centre de la table. Son regard se pose sur la table, il va d'un objet à un autre. Elle retire légèrement la chaise d'Auguste et la décale en biais du côté où il arrive. Des pas sur le gravier, un raclement de gorge, Auguste s'annonce. Son front est barré de cinq plis horizontaux, broussaille blanche de sourcils, épaules rentrées dans son corps, il ouvre la porte, émet un son et s'attable. Lucette lui sert une louche de ragoût fumant. Leurs regards s'arrêtent l'un sur l'autre. Lucette se ratatine, rentre sa tête dans son cou. Une grimace s'invite sur le visage d'Auguste, Lucette garde les yeux sur la salière. Pas un mot. Elle se sert une assiette et s'assied. En avalant la première bouchée, elle regarde par la fenêtre la demi-rangée de haricots verts arrosée, à midi cinq. Puis, ses yeux se posent sur l'énorme marmite, elle soulève les sourcils. Tôt le matin, elle a fait rissoler oignons et travers de porc, la veille, elle a fait trempé les pois chiches, écossé les fèves. Peine perdue et au moins quatre repas avec le même menu pour Lucette.

Auguste verse la salière dans son assiette puis c'est au tour du poivre. Auguste se recule d'un geste sec et manque de perdre l'équilibre sur sa chaise. Lucette sursaute et se lève d'un seul mouvement. Une fois debout, immobile, le regard bas, elle lui dit, « je vais te chercher du fromage ». Auguste lève les yeux sur elle et lui dit « pas la peine, j'ai plus faim », et sort de la maison, le courrier est resté sur la table. Lucette ferme lentement la bouche.

Elle se rassied doucement, et pour la première fois se laisse aller à pleurer. Tant d'années qu'elle le sert comme on servirait un maître. Comme un fruit tombe quand il est mûr, son corps lâche, son esprit se délite. Puis, Lucette se pose en elle-même comme si elle se reconnaissait enfin et dans ce même mouvement elle s'oppose à sa propre lâcheté et se surprend à sourire. Elle sait, elle sent qu'elle n'a plus peur.

(Ce texte était écrit en focalisation externe avec fin en focalisation interne, ci-dessous une deuxième version écrite en focalisation interne avec fin externe).


Lucette enfile ses bottes de caoutchouc qui lui blessent le gros orteil, et sort jardiner. Elle prend soin de chaque plant de pommes de terre, poireaux, céleri. Ses mains sont énergiques, elle arrache les mauvaises herbes, met des coups de bêche, ne se relève qu'au bout de la rangée. Elle lève la tête fébrilement : les poules dans la cour, ne doivent pas s'échapper, le portail ne veut plus fermer. De temps en temps, elle essuie ses tempes, la moiteur de son front, ce labeur pèse de plus en plus sur son âge. Mais il faut continuer, qui le fera sinon ? Elle a jusqu' à midi, l'horloge sonne, elle se gèle les mains à la pompe du jardinet, sans prendre le temps de les sécher. Elle gesticule en criant à ses poules de rentrer au poulailler, elle est en retard.

Lucette renfile à toute vitesse blouse et chaussons. Il est midi et quart, elle arrache nerveusement la casserole du feu et la pose rageusement sur la table. Le fond a accroché, l'odeur de brûlé envahi la cuisine, c'est un vrai gâchis ! Elle sort à la hâte du buffet en noyer, deux assiettes en terre cuite, pose sur la table le vase de fleurs odorantes pour masquer l'odeur de son forfait. Elle pose deux verres à moutarde puis religieusement le courrier qu' il ouvrira dès qu'il aura mangé. Son regard va d'un objet à un autre, pour que rien ne manque et que tout soit à sa place. Elle retire légèrement la chaise d'Auguste afin qu'il n'ait qu'à s'y glisser pour s'attabler, lui éviter tout effort inutile. Elle ouvre la fenêtre et évente fébrilement l'air chargé de particules de carbone.

Des pas sur le gravier, un raclement de gorge, la présence d'Auguste lui fait comme une légère crispation à l'estomac. Le front d'Auguste est barré de cinq plis horizontaux, ses sourcils de broussaille blanchie sont crispés, ses épaules rentrées dans son corps indique son humeur. Il ouvre la porte, émet un son en guise de salutation et s'attable sans cérémonie. Lucette lui sert une louche de ragoût fumant. Leurs regards se heurtent violemment l'un à l'autre.

Une grimace de dégoût s'imprime sur le visage d'Auguste, Lucette se tait, les yeux sur la salière. Pas un mot, même pas besoin, juste un regard et la réprimande est intégrée. Elle se sert une assiette et s'assied. En avalant la première bouchée, le goût âcre la renvoie à son entêtement à finir d'arroser la demi-rangée de haricots verts. Elle regarde l'énorme marmite et se dit qu'elle n'a pas fini d'en manger du ragoût brûlé. Auguste verse la salière dans son assiette, puis c'est au tour du poivre. L'odeur et le goût n'en sont qu'amplifiés. Fou de rage, il se recule et manque de perdre l'équilibre sur sa chaise. Lucette sursaute et se lève d'un seul mouvement pour tenter d'apaiser la situation. Une fois debout, immobile, le regard las, elle lui propose d'une voix coupable « je vais te chercher du fromage, si tu veux ? ». Auguste lève sur elle des yeux inondés de colère et lui renvoie d'un ton méprisant « pas la peine, j'ai plus faim », et sort de la maison sans ouvrir le courrier.

Lucette se rassied, elle voit des larmes sur ses mains, sur son tablier... Des larmes…

Servir et de taire cinq décennies. Son corps est secoué de spasmes. Son esprit se fige. Puis comme un fruit mûr quelque chose tombe. Lucette se calme, s'essuie le visage, puis se redresse. Elle remplit ses poumons par saccades, la douleur dans son ventre s'estompe. Elle se lève, elle sourit, détache son tablier. Lucette ne tremble plus.

Sylvie Roussel Méric 

Conte conjugué
Née dans le Bleu

Sur le même sujet:

 

Commentaires

Pas encore de commentaire. Soyez le premier à commenter
Déjà inscrit ? Connectez-vous ici
mercredi 10 juin 2026
Si vous souhaitez être informé des publications de ce blog :

Textes à redécouvrir

16 septembre 2021
   Voici la vidéo d'une interview réalisée par Fabrice Roy en juillet 2021 à propos de " Sève d'automne ",  de mon rapport à l'écr...
1626 lectures
25 avril 2021
Une gorgée de miel de châtaignier. C'est par une longue et douce sucrosité que vient refouler une soudaine amertume, que le premier roman de Sylvie Re...
1696 lectures
16 juin 2019
Il était arrivé au Chili voilà 7 ans, et avait parcouru la Cordillère des Andes de haut en bas. Son séjour s'était prolongé, puis fixé dans une oasis ...
2211 lectures

Phrases d'auteurs...

"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

"Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l'autre. " Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux 

 

 

Mon blog personnel

Des articles sur l'écriture, des conseils, des exemples, des bibliographies et mes propres textes. Ci-dessous, les derniers articles publiés.

Visitez mon blog

Faire peur au lecteur !
Faire peur au lecteur !
« L’émotion la plus forte et la plus ancienne de l’humanité c’est la peur, et la peur la plus ancienne et la plus forte est celle de l’inconnu. » affirme H. P. Lovecraft. Mais, sous l’évidence du mot et de l’émotion qui lui est associée, qu’est-ce finalement, la peur ?...

Lire la suite

Mots-clés

Absence Acronymes Adresse Afrique Allégorie Alpinisme Amour Anaphore Animal Antonin Artaud Argent Attente Auteur participant aux ateliers Autoportrait Avocats Avortement Baiser Bateau Blaise Cendrars Bleu Bourreau Buzzati Cadre Cafè Campagne Christian Bobin Chronologie Cinéma Concours Construction Conte Corps Corse Couleur Couleurs Couple Course Covid Crescendo De dos Description Désert Désir Dialogue Diderot Douleur Ecrire Ecrire ailleurs Ecriture automatique Ecriture volcanique Ecrivain Emmanuel Berl Enfance Enterrement Enumérations Ephémère Épilogue Epiphanie Erotisme Exil Fable Faits divers Famille Fantastique Faulkner Felix Fénéon Femme Fenêtre Fête Fiction Filiation Flux de conscience Focalisation Folie Fragments Gabriel Garcia Marquez Gestes Giono Guerre Haïkus Henri Michaux Hôpital Humour Idiomatiques Ile Imaginaire Inceste Incipit Indicible Instant Intelligence artificielle Ironie Jalousie Japon Jardin Jean Tardieu Jeu Journal intime Julio Cortázar Justice La vie Langue Larmes Laurent Gaudé Légende Léon Bloy Lettres Lieu Littérature américaine Main Marche Maternité Mauvignier Médias Mémoire Métaphore Métro Michon Micro nouvelles Miroir Moment d'abandon Moment historique Monologue Intérieur Monuments Mort Mots Mouvement Musée Musicalité Musique Mythe Mythes Naissance Narrateur Noms de personnage Nourriture Nouvelles Novalis Nuit Numérique Objets Obsession Odeurs Oxymores Pacte de lecture Paternité Patio Paysage Peinture Personnage Personnage noir Peur Photo Phrase Phrases Pierre Michon Poésie Point de vue Polyphonie Portes Portrait Printemps des poètes Prison Projection de soi Pronoms Quotidien Raymond Queneau Récit d'une vie Recueil de nouvelles Réécriture Rencontres Résilience Retour Révolution Rituel Roman Romantisme Rythme Scène Science-fiction Sculpture SDF Secret Sensation Sève d'automne Silence Soir Solitude Son Souvenir Souvenirs Sport Stages Steinbeck Stupéfiants Style subjectivité Sujets d'actualité Superposition des temps Synesthésie Synonymes Tain Téléphone Témoignage Temporalité Texte avec "tu" Textes écrits à plusieurs Tobias Wolff Train Venise Vie Vieillissement Ville Violence Visage Voix Volcanicités Voyages Voyeur Zola Zoom