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Face à la mer

cecile Atelier Imaginaire fragmenté

Et il y a cette femme. Elle est là, face à la mer. Sans quitter des yeux l'étendue souveraine, implacable, elle se défait de ses vêtements, entre dans l'eau, avance jusqu'à la taille. Elle est nue. L'eau l'enveloppe, la porte, l'emporte. L'océan entre en elle, son corps accueille l'eau dans ses moindres replis. Elle nage. Son corps sait faire, un bras, puis l'autre, les jambes. Inspirer, souffler, inspirer. Les embruns, le sel, la vague, elle reçoit tout. Elle nage longtemps, lentement. Elle glisse. Elle va loin, le regard tendu vers l'horizon illimité, le corps libre au-dessus du bleu profond. Elle nage. Rien ne la retient.

Et il y a cette femme. Elle regarde l'homme, le contemple. Elle le connait bien. Il l'émerveille à chaque fois. Il est assis, le bras appuyé sur un bloc de marbre. Il porte une veste noire, avec en dessous une chemise blanche au col froncé. Elle aime son élégance. Dans sa main gauche, gantée de peau, il tient l'autre gant qui retombe légèrement. Il regarde au loin, d'un regard un peu mélancolique. Depuis toujours, il lui plait et dès qu'elle le peut, elle va à sa rencontre. Il est si jeune, il a l'air si doux. Elle s'assied à côté de lui, lui prend la main, doucement. Elle l'entend respirer, lui parle, A quoi pense-t-il ? A qui ? Un battement de cils frôle son visage, elle tressaille. Elle sait qu'il n'est pas de son monde, de son temps. Il lui est en même temps si lointain et si familier.

Chaque rencontre la bouleverse.

Et il y a cette femme. Elle est là, devant la page. En un souffle, elle ne sait d'où, les mots enfouis lui arrivent. Un torrent de mots qui se bousculent, déferlent, l'envahissent, exigent. Des mots comme elle n'en a jamais vu, beaux comme des pans de ciel bleu, mais aussi des mots comme des murailles, des mots comme des couteaux. Ils tourbillonnent, virevoltent, semblent la quitter, puis reviennent comme une volée de martinets un soir d'été. Ils cherchent à se poser, dessinent des arabesques sur la feuille, occupent l'espace, puis s'approchent et montrent le chemin. Alors quelque chose s'écoule hors d'elle et elle écrit la brume dans le vallon au matin d'octobre, l'enfant qui regarde le mystère de la vie dans une flaque d'eau, les corps qui se cherchent, elle écrit l'absence et les mots qui l'accompagnent.

Elle écrit la peur.

Et il y a cette femme. Elle est là, assise sur le sol humide d'une cave, dans la ville souterraine, loin de la lumière du jour. Elle, parmi d'autres, beaucoup d'autres. Elle a le regard fixe, une couverture réchauffe son corps fatigué, sa main est posée sur la jambe agitée de tremblements du petit garçon qui joue à côté d'elle avec une boite de conserve, en faisant des broum…broum…

Elle entend le bruit des bombes. Encore.

Elle ne panique pas, ne crie pas, ne parle pas.

L'air lui manque. Elle frissonne.

Sa vie est suspendue.

Dans les entrailles de la ville, elle attend.

Camille L. 

Louise
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