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Œil pour œil.

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Salut Œil de Lynx !Tu vois je suis là, c'est moi Léon, encore une fois! Je ne te demande pas si je peux m'asseoir, je passe ma vie assis devant toi, à te fixer. Allez, cesse de te promener sur ton fil, viens te poser prés de moi. Tu le sais, tu es irremplaçable, « taillable et corvéable à merci » comme tu dis. Moi je dirais plutôt que tu es à la fois ma longue vue, ma loupe et mon lieu d'échanges. Est ce que ce qui nous lie pourrait ressembler à de l'amitié ?… Qu'en dis tu ? Oui c'est vrai, tu as des milliards d'autres amis, je ne suis pas seul sur la planète et je sais que tu es réclamé partout. Mais quand même, toi et moi c'est fort n'est ce pas ? Alors, ne t'en va pas, reste je t'en prie, ce soir j'ai le coeur lourd, j'ai besoin de partager un verre avec toi. Ce sera un verre virtuel… choisis ce que tu préfères, thé vert apaisant ou eau de feu stimulante, c'est moi qui régale. C'est le moins que je puisse faire. D'habitude je me sers de toi, sans vergogne, tu es mon outil préféré, toujours là, fidèle, celui qui me sauve de toutes les situations. Parfois c'est comme si je te sentais intimement à l'intérieur de moi, comme si tu circulais dans mon sang ou que tu avais pénétré mon ADN par effraction. Cela te fait rire ? Tu as raison, je ne suis pas innocent dans cette affaire car je me suis bien laissé faire. Il faut dire aussi que tu es tellement magique, tellement multiformes ! Cette facilité (cette paresse?) avec toi de n'avoir qu'à presser sur une touche pour accéder à tous les savoirs ! Et ce soir tu me demandes pourquoi j'ai besoin de toi ?... Comme si tu ne l'avais pas deviné : j'ai un papier à rendre et je suis sec comme jamais. Je devrais dire asséché. Oui je t'entends, on est bien d'accord, je pourrais revenir à tes sources pour m'y plonger, m'y abreuver. Mais je t'avoue que je suis souvent dérouté, écoeuré par ta profusion. Tellement de mangeailles, de toutes sortes ! Il faut sans cesse trier, choisir, absorber, digérer, recracher. Tu dis ? Tu es un Père Pélican? Ha, ha, ha, très drôle ! Je ris jaune… Parce que tu vois, tout à l'heure justement j'étais dans la Salle orange du Musée*, j'ai visionné le reportage sur ce petit village tout près de Da Nang. J'ai vu le peuple vietnamien. Même pas haineux. J'étais fasciné, transporté d'horreur. C'était comme emprunter un chemin encombré de ronces. J'en suis ressorti ensanglanté. Pourtant le film était en noir et blanc. Imagine ces millions de litres d'agent orange déversés pendant la guerre par les avions américains pour défolier les arbres et empêcher les soldats du Viet Công de se cacher dans la forêt ! La dioxyde a pénétré le sous sol et les nappes phréatiques. 50 ans après elle tue encore, elle estropie. Et ce jeune homme de 2015, même pas haineux, juste désespéré qui disait : « Ça ne sert à rien de se marier et d'avoir des enfants, ils naissent contaminés... ». Alors là tu vois, ta source, elle m'a submergé. Je suis sec et submergé. Perdu. Bien sûr, j'entends ce que tu me dis, tu as raison, comme toujours, ton œil grand écran n'est qu'un témoin, neutre, un révélateur impitoyable. On doit s'arranger avec ça. Mais dis moi : à quoi ça sert de savoir si on ne peut rien faire pour que cela change ?

Tu es surpris, je le vois bien, ce n'est pas mon discours habituel. Mais voilà, c'est comme ça : un jour tu es entré dans ma vie comme robot et aujourd'hui je ne peux m'empêcher de te livrer mes émotions les plus lourdes en espérant que tu puisses me consoler. Cher objet inanimé as tu une âme pour t'émouvoir ? Je voudrais que tu comprennes : les images étaient si puissantes, elles ont chassé les mots. Reviendront ils ?... Je l'espère. Pour le moment je ne suis qu'un homme impuissant, je me sens coupable, comme Caïn, au fond de la tombe, avec l'oeil de Dieu qui me regarde.

* Musée des vestiges de la guerre à Hô Chi Minh ville au Viêt Nam (Saigon) 

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"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

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