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Disparition

Texte : épilogue en marchant Atelier Épilogue en marchant
Ma fille n'est jamais revenue en Europe.
À l'hôtel ils me disent : on se souvient vaguement d'elle, mais bon, pour nous, sans vous vexer, un blanc ressemble à un blanc. Je leur montre une photo. Oui, vaguement. Rien de plus. Pourtant, elle a du chien, ma fille. Elle ne peut laisser indifférent !
Où fouiller d'autre ? Interroger oui, mais qui ? Comment ? J'agrippe mon sac, prends un plan de la ville à l'accueil et marche vers le centre, aux côtés d'un traducteur engagé pour l'occasion. On parle peu. Pas la tête à ça. Pas grand monde sur le chemin. On arrive dans la rue principale. Ici, la foule. Et si je la croisais ? Si, sans rien dire, elle avait choisi de disparaître ? Ça lui ressemble si peu. Je scanne, je scrute. Mon regard ratisse : une silhouette mince, à la marche dynamique, des vêtements colorés, de longs cheveux raides foncés, parfois relevés en un chignon chiffonné. Rien. Personne. Elle est venue dans le centre le premier jour. Non, il ne savait pas où. Elle était partie seule, à pied. Alors, je me baigne dans la foule des ladakhis et des touristes, l'homme qui m'accompagne interroge pour moi, montre son image aux vendeuses de fruits et légumes, assises à même le sol sur les trottoirs, une qui vend des abricots séchés parce que ma fille adore les abricots séchés, « vous savez, il en défile des touristes ici ». Je suis sûre qu'elle a dû lui parler, acheter un sac de ces fruits, mais à quoi ça me sert de savoir, ça ne me la rendra pas. Était-elle venue lui en acheter une fois ou plusieurs ? Accompagnée ? Ou pas ? Déjà la première fois ? Ou après ? Par qui ? Un Européen ? Un Indien ? Oui, ça pourrait être un Indien, rencontré je ne sais où. Mais non, elle tient tellement à son célibat, à sa liberté. Elle ne va pas faire ça.
Et là, plus loin, ce temple ? Ces derniers temps, elle s'intéressait au bouddhisme. Elle venait ici pour ça. L'interprète ne me lâche pas d'un pas, silencieux. Il ne s'adresse à moi que pour traduire. Interroger un moine. Celui-ci ne se souvient pas. Commander une eau dans un café, installé sur un coin, peut-être y avait-elle été, peut-être allait-elle y être ? Non, pas ici, non plus. Pas de trace d'elle, pas vue, pas entendue. Monter au fort. On entame la côte. Non, elle n'a pas dû faire ça. Mon souffle est court, sûrement le sien aussi. L'air est trop rare. J'attendrai quelques jours. Comme elle, sans doute.
À l'hôtel, avait-elle mangé à la même table que moi, le soir ? À la même place. À regarder cette moche photo du Taj Mahal encadrée or et pendue à un mur recouvert d'un papier fleuri défraîchi ? À voir et entendre des gens parler à la télévision, en continu, sans rien en comprendre ? Il m'avait bien dit, c'est ici qu'ils l'ont attendue au moment du repas. Et qu'ils ne l'ont jamais revue. Avait-elle aussi dormi dans la chambre 7 ? S'était-elle allongée dans le même lit ? Avait-elle regardé la même tache brune au plafond ?
Je marche, j'arpente Hemis, le temple qu'ils ont visité. Sans savoir comment chercher. Que tenter de repérer ? À qui m'adresser ? Ma tête tourne. C'est le jour de la visite de ce temple, qu'elle avait disparu, il m'avait dit, elle semblait normale, oui, aucun indice de quoi que ce soit. Avant de les rejoindre pour dîner, elle voulait encore prendre une douche. Alors, sa compagne de chambre était descendue sans elle.
Je retraverse la ville, plaque des avis de recherches dans tous les commerces, tous les cafés, tous les hôtels que je croise. Et les postes de police aussi. J'ai retrouvé chez elle une photo qui la représente bien. Ses cheveux brun foncé couvrent ses épaules, son regard pétille tel celui d'une femme joyeuse et volontaire. Au bout de trois semaines, je rentre. Bredouille.
6 mois plus tard, je retourne. En plus du traducteur, je loue les services d'un guide pour prospecter autour de Leh. Faire les routes et chemins à pied pour mieux explorer. Toujours rien. Personne. Si elle vit quelque part, où, avec qui, est-elle contrainte ou consentante ? Souffre-t-elle ou est-elle heureuse ? Je sais qu'elle est forte, mais, dans certaines circonstances, elle pourrait devenir vulnérable.
J'emboîte le pas au guide. On traverse un village. Il marche. Aussi vite que les mots tournent dans mon crâne, labourent mon cœur. La voix qui m'a raconté tout ça. La voix d'un homme de l'agence. Froide. Le récit aussi. Froid. Sous mes pieds, un sol sans obstacle, des nuages de poussière se soulèvent sous mes pas. Je scrute, j'explore, mon regard à droite, à gauche. J'avance encore. Des maisons en bois, un chemin partant vers un ruisseau, je le suis, ne vois rien. C'est comme chercher une cuillère d'eau sans particule de plastique dans l'océan. Au bout de trois semaines de recherches, je rentre. Bredouille.
Six mois plus tard, je retourne. J'évite l'hiver et ses températures négatives jusqu'à moins trente. Si elle est vivante, qu'est-ce qu'elle doit avoir froid. Elle a toujours mal supporté le froid. Donc, elle ne peut pas avoir décidé de disparaître dans ce pays avec un tel climat. J'engage toujours le même traducteur, le même guide. Reprends le parcours dans la ville. Élargis encore mes recherches. Montant toujours plus haut. Je m'arrête aux cols, marche sous les chapelets de drapeaux de prière, respire avec peine, aspire à redescendre parce que, parfois, l'inconfort m'assaille. Du manque d'air, du manque d'elle. Je ne peux me résoudre à simplement attendre. Je ne la laisserai pas tomber, je ne flancherai pas. Je ne peux faiblir, oublier. Ne pas savoir m'est insupportable. Et mon cœur qui s'est mis à s'emballer, depuis sa disparition. Qui s'est mis à m'inquiéter. Lui aussi. Je n'ai aucune piste. Je rentre.
Six mois plus tard, je retourne à nouveau. J'élargis le champ de mes recherches. Je passe des cols, encore, vais au lac Tso Moriri, arpente le village, puis rejoins le campement de nomades planté là-haut au creux de la montagne, m'adresse aux enfants qui jouent à chevaucher des ânes et ne savent ce qu'est une pièce de lego, à des adultes qui font un feu pour y poser une casserole au cul tout noir de fumée, dans laquelle mijote une préparation de quelques légumes flottant dans de l'eau bouillante. Heureusement, ils ne me proposent pas de partager, parce que j'aurais dû faire honneur et accepter. Toujours rien. Personne. Aucun signe d'elle. Ma fille. Ma chair.
Je ne lâcherai pas. Je ne la lâcherai pas. Je continuerai à plaquer des avis de recherches dans tous les commerces, tous les cafés, tous les hôtels que je croise. Tous les villages. Même dans les entrées des temples. Sans relâche. Je remplacerai ceux que le temps aura rendus illisibles. Et si, aujourd'hui, son regard s'était éteint ? Ses cheveux coupés ? Qu'elle ne ressemblait plus à la femme que j'ai connue, à la femme de la photo ?
Je ne sais pas si je la retrouverai ou si elle reviendra. J'espère toujours et encore. Mais parfois je me décourage, je me tourmente de ne pas savoir et m'engouffre alors dans mon imaginaire. Et j'imagine le pire. Oui le plus souvent le pire parce que les angoisses m'assaillent. Morte, ma fille ? Torturée ? En bonne santé ? Délabrée ? Mangée par un animal sauvage ?
Je n'en peux plus d'attendre. Je n'en peux plus de chercher. J'ai tout tenté. Tout. Il y a cinq ans, ma fille a disparu et je ne sais toujours pas si elle est morte ou si elle vit quelque part.
Depuis cinq ans, je ne peux m'empêcher de me souvenir. Mais parfois, j'aimerais tellement l'oublier.


Anouk. 14-02-25

Les caravelles
Textes de Michel Castanier

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Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le vendredi 28 mars 2025 11:32

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