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1 À la gare, les choses lui semblèrent soudainement précipitées. Le cours des événements s'était-il accéléré par une raison juste ou s'était-il seulement laissé emporter par le fantasme d'une fuite ?L'idée serait dès à présent de s'offrir une anti-biographie. Se perdre le plus possible, s'offri...

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Exil

Life-In-Exile-nr.-11-by-Jens-Haas Portrait fragmenté

Nikita ouvrit les yeux et vit les corps serrés sur les banquettes. Il y avait des enfants endormis, la tête basculée sur les épaules de leur mère, des femmes, beaucoup de femmes de tous âges, qui regardaient le mur d'en face d'un regard vide. Une dame aux cheveux grisonnants tenait un chien sur ses genoux, un petit chien aux poils fauve doré. Elle le caressait d'un geste lent et las. Nikita réprima un sanglot en pensant à Oscar, son labrador adoré laissé chez son oncle. Les reverrait-il un jour ? L'enfant sortit de son sac un stylo et ouvrit un carnet. Il posa la mine de son stylo sur la fin d'une ligne qui affichait 880, 881, 882 et inscrivit les chiffres suivants lentement, avec application. Il se sentait déjà mieux. Il monterait jusqu'à 1000, et même au-delà : il ne s'arrêterait pas, jusqu'à sa destination finale, jusqu'à ce qu'il soit à l'abri des bombes. 901, 902, 903… Le train commença à ralentir. Une voix dans un hautparleur annonça la gare de Budapest. Les passagers réunirent leurs affaires en hâte. Il y avait une calme effervescence, chaque geste était rapide et précis, clic clac, on ouvrait puis refermait des valises, on enfilait des manteaux, on parlait peu, le strict minimum. Bientôt, le garçon monterait dans un autre train, poserait son front sur la vitre et verrait défiler terres agricoles en jachère. Il aperçut des montagnes qui s'élevaient de plus en plus haut. Leurs sommets étaient blancs comme de la glace à la noix de coco, ils bordaient des vallées de plus en plus vertigineuses. Il n'avait jamais rien vu de tel, il était sidéré par la beauté brute de ce paysage. La dame assise en face de lui pointa son doigt vers l'extérieur. « Les Alpes », lui dit-elle en souriant. Nikita se tourna vers sa mère. « Il y aura des Alpes, là où nous allons ? ».


Il se tient debout, sur une estrade, il hoche la tête comme un peintre salue son public à un vernissage. Les professeurs, assis à la place des étudiants, l'invitent à commencer. Il introduit son sujet et fait défiler les pages de sa présentation. Au bout de quelques minutes, il saisit une craie et se dirige vers le tableau noir. Son cœur bat un peu plus vite. Il veut étayer un passage qui est au cœur de sa thèse. Il ferme les yeux pour ne pas voir les moulures au plafond, le portrait austère de Descartes, les tentures qui donnent à la pièce des allures de château de Versailles. Nikita prend une brève inspiration puis commence à tracer les premiers chiffres, les premiers symboles. Des cercles barrés, des courbes en forme de fer à cheval, des racines carrés, des inclusions, des valeurs absolues, encore des chiffres. La craie crépite et la première ligne apparaît. Le jeune homme est si concentré qu'il en oublierait presque ce qui l'a amené là, sur cette estrade, devant ce tableau noir. Les professeurs, Descartes, n'existent plus. Il laisse ses doigts guider la craie de manière presque automatique, explique le parti pris qui lui a fait prendre ce chemin plutôt qu'un autre, et l'équation finit d'emplir le tableau avec une remarquable fluidité. Il est détendu et prend du plaisir maintenant, tout lui semble aller de soi, ce langage universel est si beau, c'est ce qui le rendait heureux d'aller à l'école quand il est arrivé en France. Il inscrit le dernier chiffre et se retourne. CQFD. Les professeurs le regardent avec respect. Nikita Chenko est le plus brillant thésard de sa promotion.


Il pose sa tasse de café sur la table et dit à Anna qu'il va se reposer un peu. Il a neigé plus qu'ils ne le pensaient, et la petite boucle qui leur prenait habituellement 45 minutes a demandé plus d'efforts à leurs vieux corps. Il pousse un soupir de soulagement en sentant ses lombaires s'enfoncer dans le canapé. Il effleure de la main le dos de Gamma, la chienne allongée à ses pieds. L'animal pousse un petit grognement de plaisir, la marche l'a fatiguée elle aussi. Nikita prend une pile de papiers sur la petite table et l'ouvre à l'endroit où un passage est annoté. Il est tellement fier de son petit-fils Alexandre, celui qui écrit une thèse de mathématiques… Un rayon de soleil vient caresser ses épaules. Il lève les yeux vers la fenêtre. La vallée de Saint-Gervais, à ses pieds, est enneigée, et le Mont-Blanc est resplendissant. Il est émerveillé par ce paysage, ce tableau vibrant qui change de couleur et d'apparence à chaque saison, chaque mois, à chaque moment de la journée. Il ne s'en lasse pas, il est encore saisi par leur immensité, leur beauté sauvage, ces sommets qui déchirent l'infini.
Lorsqu'Anna s'assit auprès de Nikita, les bords de ses lèvres formaient une esquisse de sourire. Il était parfaitement immobile, la poitrine dure comme une pierre. Il lui avait dit que le moment était proche. Elle comprit qu'il était parti.

Pierre Mari évoque mon roman Sève d'automne
Tobias Wolff, Engrenages

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Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le samedi 22 octobre 2022 08:09

Un texte issu de notre travail sur le prortrait fragmenté. Le pouvoir d'évocation de l'ellipse, cette ouverture qui est laissée au lecteur, la concentration sur des moments clés, permettent de deviner, d'imaginer la trajectoire d'une vie. Un texte vibrant, qui, par petites touches, incarne un sujet malheureusement toujours d'actualité.

Un texte issu de notre travail sur le prortrait fragmenté. Le pouvoir d'évocation de l'ellipse, cette ouverture qui est laissée au lecteur, la concentration sur des moments clés, permettent de deviner, d'imaginer la trajectoire d'une vie. Un texte vibrant, qui, par petites touches, incarne un sujet malheureusement toujours d'actualité.
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"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

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