Bienvenue sur le blog de mes stages et ateliers  d'écriture !

Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

Dernière publication

Solène J.
31 mai 2026
Textes d'ateliers

1 À la gare, les choses lui semblèrent soudainement précipitées. Le cours des événements s'était-il accéléré par une raison juste ou s'était-il seulement laissé emporter par le fantasme d'une fuite ?L'idée serait dès à présent de s'offrir une anti-biographie. Se perdre le plus possible, s'offri...

Derniers commentaires

Invité - Sadoul
10 mai 2026
Quel voyage, tout en sensibilité ! L'impression d'y être, de ressentir les sensations ,les...
Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!
Taille du texte: +

Tobias Wolff, Engrenages

Wolff

Après Emmanuel Berl et l'exploration d'une subjectivité hyper consciente d'elle-même, avec ce court roman de Tobias Wolff, nous sommes dans un tout autre registre littéraire. Cet auteur, connu pour ces nouvelles, fait partie de la littérature contemporaine américaine parfois qualifiée de "post moderne".

Engrenages : ce roman porte bien son nom. Wollf met en scène une forme de déception bien particulière qui donne  au lecteur la sensation d'une intrigue qui avance sans alternative, pas au sens d'un destin tragique, mais d'une sorte de fêlure initiale que les circonstances et les contraintes sociales ne feront que renforcer.

On peut noter l'emploi des temps du passé de narration qui participent à cette impression d'enchainement inexorable. Le temps de cette histoire n'est pas l'instant, mais l'enchainement des temps, il exige le passé, pourrait-on dire.

Les engrenages, thème récurrent chez cet auteur, sont sociaux, factuels aussi bien que psychologiques. En effet, les états émotionnels sont décrits, et vécus, comme des faits : ils en ont le surgissement et l'opacité, tels des objets non manipulables, ils semblent fonctionner eux aussi comme des engrenages. Les personnages remarquent, avouent qu'ils ne savent pas pourquoi ils agissent, pourquoi ils aiment ou détestent, ou disent certaines choses. 

Le récit nous fait entrer dans un univers, un milieu social et culturel, où les personnages ont un accès restreint à leur subjectivité. Ils agissent, ils « sont agis » par des pulsions, des conditionnements, des habitudes.

"Mais qu'est-ce qui nous est arrivés?" répète la mère du héros.

Pas d'idéologie, d'essentialisme : dans certains chapitres, le narrateur à la manière d'un conteur nous décrit ces engrenages, sans jamais marquer cet aspect : peu d'explication, du factuel, un peu de psychologie, sans trop.

Dans d'autres chapitres, c'est le "je" du personnage principal qui raconte : une intéressante construction polyphonique dans laquelle, parfois, comme dans le récit d'un vol, les deux voix racontent les mêmes péripéties d'un point de vue différent. 

Les sentiments n'ont pas la place de s'exprimer, de se partager, bien que les personnages ne soient pas dénués d'empathie. Leur subjectivité affleure dans le texte comme elle affleure dans leur conscience et leur reste souvent inexplicable, ils ne s'y étendent pas, ce sont les actes qui les rendent palpables. Même si, parfois, le narrateur, nous en donne la clé d'une façon un peu trop marquée, ils s'expriment surtout par des gestes, des objets, quelques paroles, des choix de vie dont l'ampleur les dépasse. Et c'est cette façon de rester à la surface des faits tout en faisant sentir que les personnages sont plus que cela, qui fait l'intérêt de ce livre.

Le style est proche de l'oral, il ne décolle pas du réalisme. Les images sont rares, les mots concrets et familiers. pas de langage littéraire, j'ai noté une seule comparaison marquante. L'auteur s'efface devant le vocabulaire de ses personnages. Le style colle parfaitement au rapport qu'ils entretiennent avec la réalité qui les entoure, celle de vies sans perspectives, peu attentifs au monde, trop empêtrés dans leur vie pour contempler ou réfléchir longuement. Il n'y a pas d'autre réalité que celle où ils se débattent ni métaphysique, ni poétique, pas même de possibilité de recul, pas de possibilité de désirer autre chose. 

Le style est celui de cette réalité là, une sobriété que l'on peu qualifier de minimale, l'auteur se faisant ainsi l'héritier de l'une des lignées majeures de la littérature américaine, celle d'Hemingway par exemple.

Parfois, pourtant, comme lorsque les soldats gardent un hangar de munitions ou lorsque le personnage principal assiste à la mort d'un autre soldat, un instant s'étale, des sensations plus fines sont relevées, la présence de la Lune offre comme un départ possible, une petite modification du style aussi, une voie vite refermée, car elle n'est pas accessible, trop étrangère à l'univers des personnages.

Devant le corps d'un soldat qui vient de s'écraser au sol, le personnage explique que les autres soldats rient :  « Je n'ai pas ri, mais j'ai senti que j'aurais pu ». Dans ce subjonctif, cette possibilité, tout est là, les autres formes qu'auraient pu prendre l'engrenage et un sentiment à la fois d'appartenance et de différence. Un passage très fort par sa sobriété, en voici la fin : 

« Deux Noirs entonnèrent un chant de para. Je m'adossai, fixai les étoiles et, au bout d'un moment, je me mis à chanter avec les autres. » 

Un grand pouvoir de suggestion, une large place laissé au lecteur derrière ce geste de s'adosser, ce regard vers les étoiles et ce « au bout d'un moment » qui laisse un temps, un espace pour imaginer, sentir, cette  intériorité, qui est là et qui aussitôt se dérobe. 

Pas de volonté sociologique ou politique, pas de misérabilisme : peu de mots, quelques gestes, des trajectoires hasardeuses, une vérité humaine qui laisse, par cette économie de moyen, l'impression de vies volées.



Exil
Lily des îles

Sur le même sujet:

 

Commentaires

Pas encore de commentaire. Soyez le premier à commenter
Déjà inscrit ? Connectez-vous ici
mercredi 10 juin 2026
Si vous souhaitez être informé des publications de ce blog :

Textes à redécouvrir

16 juin 2019
Le TGV redémarrait en douceur, la porte à glissière siffla et elle pénétra dans le compartiment, tirant une énorme valise rouge à roulettes, en plus d...
1959 lectures
27 novembre 2020
Son nom résonne encore aujourd'hui, tel une mélodie entêtante qui vous suit tout au long de la journée, du réveil au coucher. Notre rencontre, je m'en...
1546 lectures
15 février 2025
Elle marche d'un petit pas pressé sur le quai bondé du métro Charles de Gaulle-Etoile. Pas plus haute qu'une fillette de dix ans, elle a du mal à se f...
636 lectures

Phrases d'auteurs...

"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

"Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l'autre. " Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux 

 

 

Mon blog personnel

Des articles sur l'écriture, des conseils, des exemples, des bibliographies et mes propres textes. Ci-dessous, les derniers articles publiés.

Visitez mon blog

Faire peur au lecteur !
Faire peur au lecteur !
« L’émotion la plus forte et la plus ancienne de l’humanité c’est la peur, et la peur la plus ancienne et la plus forte est celle de l’inconnu. » affirme H. P. Lovecraft. Mais, sous l’évidence du mot et de l’émotion qui lui est associée, qu’est-ce finalement, la peur ?...

Lire la suite

Mots-clés

Absence Acronymes Adresse Afrique Allégorie Alpinisme Amour Anaphore Animal Antonin Artaud Argent Attente Auteur participant aux ateliers Autoportrait Avocats Avortement Baiser Bateau Blaise Cendrars Bleu Bourreau Buzzati Cadre Cafè Campagne Christian Bobin Chronologie Cinéma Concours Construction Conte Corps Corse Couleur Couleurs Couple Course Covid Crescendo De dos Description Désert Désir Dialogue Diderot Douleur Ecrire Ecrire ailleurs Ecriture automatique Ecriture volcanique Ecrivain Emmanuel Berl Enfance Enterrement Enumérations Ephémère Épilogue Epiphanie Erotisme Exil Fable Faits divers Famille Fantastique Faulkner Felix Fénéon Femme Fenêtre Fête Fiction Filiation Flux de conscience Focalisation Folie Fragments Gabriel Garcia Marquez Gestes Giono Guerre Haïkus Henri Michaux Hôpital Humour Idiomatiques Ile Imaginaire Inceste Incipit Indicible Instant Intelligence artificielle Ironie Jalousie Japon Jardin Jean Tardieu Jeu Journal intime Julio Cortázar Justice La vie Langue Larmes Laurent Gaudé Légende Léon Bloy Lettres Lieu Littérature américaine Main Marche Maternité Mauvignier Médias Mémoire Métaphore Métro Michon Micro nouvelles Miroir Moment d'abandon Moment historique Monologue Intérieur Monuments Mort Mots Mouvement Musée Musicalité Musique Mythe Mythes Naissance Narrateur Noms de personnage Nourriture Nouvelles Novalis Nuit Numérique Objets Obsession Odeurs Oxymores Pacte de lecture Paternité Patio Paysage Peinture Personnage Personnage noir Peur Photo Phrase Phrases Pierre Michon Poésie Point de vue Polyphonie Portes Portrait Printemps des poètes Prison Projection de soi Pronoms Quotidien Raymond Queneau Récit d'une vie Recueil de nouvelles Réécriture Rencontres Résilience Retour Révolution Rituel Roman Romantisme Rythme Scène Science-fiction Sculpture SDF Secret Sensation Sève d'automne Silence Soir Solitude Son Souvenir Souvenirs Sport Stages Steinbeck Stupéfiants Style subjectivité Sujets d'actualité Superposition des temps Synesthésie Synonymes Tain Téléphone Témoignage Temporalité Texte avec "tu" Textes écrits à plusieurs Tobias Wolff Train Venise Vie Vieillissement Ville Violence Visage Voix Volcanicités Voyages Voyeur Zola Zoom