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Post partum delirium

Démesure avec Léon Bloy Atelier Démesure avec Léon Bloy

      Et dire que pendant neuf mois Sophie les avait fantasmés, marchant hallucinée dans sa chambre, vénérant les yeux fermés ces petits anges, ses futurs dieux, papouillant son bedon bien rond avec une vanité de reine et des chatteries infinies. Cinq mois plus tard, elle aurait pitoyablement échoué à dire lequel des deux elle exécrait le plus. Expulsés de ses entrailles avec rage et grand renfort de fer, de pinces diaboliques et autres outils de torture autorisés, ces deux chimères semblaient se relayer tels deux vampires dont le seul but était de la pressurer, de l'assécher pour mieux ensuite l'anémier, la ronger et de lui sucer jusqu'à la dernière goutte de son sang.

La fille était des deux la plus démoniaque. La plus bruyante, la plus acide, la plus stridente, la plus insupportable sans nul doute. La plus diabolique aussi. À la moindre de ses tentatives de la mettre dans son berceau, ses traits se déformaient. D'abord, les coins de son minable bec se tordaient vers le haut, dans une grimace effroyable. Puis ses yeux perfides s'étendaient de chaque côté de son visage luisant, et enfin son front se plissait tant et tant que ses deux tempes se rejoignaient presque. Son crâne formait alors une affreuse bosse accentuée encore par les stigmates des spatules d'accouchement. Sophie avait moins d'une demi-seconde pour la reprendre dans ses bras, sans quoi de l'enfançon effusait une immonde vocifération gutturale, rocailleuse, curieux mariage d'une sirène stridente et d'un bramement d'outre-tombe. Sa chair difforme se tendait alors tellement qu'on eut dit que le Malin en personne la possédait. Son cou se tordait et se détordait comme une vieille since qu'on essore avec répugnance et qui dégueule son eau croupie, au point qu'on avait l'impression que l'affreux visage émanait directement du dos de la gueularde. Sophie n'avait d'autre choix pour faire taire ce démon que de la pendre à son sein à chaque instant. Et la créature ignoble tétait - que dis-je, mordait, dévorait, engloutissait - goulument son téton en lambeau.

Du garçon au contraire n'émanait presque aucun son, mais celui-ci inspirait à Sophie un effroi quasiment aussi grand. Les yeux du chiard étaient sans cesse ouverts, dilués derrière une croute de liquide visqueux sans cesse reconstituée. Son visage était rond, tout en lui était rond d'ailleurs. Il n'était qu'une boule replète munie d'un tube digestif, à peine vivante. Sis au milieu de ce gros benêt penaud, un nez affreusement retroussé disparaissait presque au centre de ses gosses joues rondes, incarnates, parsemées de boutons emplis de pus et de vaisseaux éclatés et violacés. Ces attributs cramoisis formaient un immonde contraste avec le reste de son visage et de son crâne, d'un blanc translucide presque bleuté, à la manière d'un ectoplasme sordide et puant. Le corps livide du lardon n'était que plis et replis, bourrelets et enflures, excroissances et proéminences, et le moindre mouvement semblait épuiser son enveloppe déjà exsangue. Le gosse torpide et cotonneux tout entier donnait l'impression qu'une tête de vieil ivrogne rongé par la cirrhose avait été vulgairement clouée sur un cadavre de bébé Cadum. Frankenstein n'avait d'autre activité que de fixer le plafond de son air ahuri. Seule la faim parvenait à animer l'être mollasse, flasque, apathique et répugnant. Il ne pleurait pas alors, comme si l'effort eut été trop grand pour cette âme amorphe. Il ne pleurait pas, non, il grognassait. Sophie n'avait d'autre choix alors que de le sustenter, l'engraissant encore, avec autant de dégoût que si elle avait eu à porter un marcassin à son sein.

Par on ne sait quel subterfuge, les deux têtes de cette hydre communiquaient entre elles pour que la molestation soit sans répit, et que Sophie n'ait aucune intermission, aucun sommeil, aucun repos. Quand l'un, n'en pouvant plus de lutter, finissait par céder à la narcose, c'est l'autre qui démarrait son harcèlement. Cette progéniture innommable, ces atroces bébés excellaient tous deux dans l'art de faire leurs dégoûtants besoins hors de leur couche, et toujours après le changement de lange, si bien que malgré les efforts de Sophie ils dégageaient sans cesse une odeur puissante, mélange de senteurs âcres d'urine et répugnantes de fèces. Elle-même, malgré les douches qu'elle prenait en hâte pour éviter que le tapage des hurlements démoniaques ne déchire les murs de son appartement, ne parvenait à se défaire d'un parfum tenace d'excréments. C'est que les deux monstruosités, dans une sorte de concours malfaisant, prenaient un plaisir malin à uriner sur elle lors de chaque change, jouant et s'émerveillant de leurs attributs respectifs.

Comble de la méchanceté, de l'horreur, de la duplicité, ces deux êtres pernicieux pratiquaient l'escobarderie de se métamorphoser lors de chaque visite. Leurs deux museaux alors prenaient forme humaine, de mignons babillages venaient remplacer les mugissements et les vociférations. Mais sitôt les parents, les tantes, les rares amies partis, le calvaire de Sophie recommençait. Une fois seuls, le carnaval terminé, les masques tombaient, les costumes s'évanouissaient. Et comme pour punir Sophie, pour la châtier d'avoir dû feindre les enfants modèles, ils redoublaient d'efforts pour la persécuter. Petit à petit la jeune mère réduisit alors ses visites, puis ferma à double tour les portes, calfeutra les fenêtres de peur d'être observée aux mains de ses ogres avides de chair.

Au fil des jours, elle remarqua qu'inexorablement elle rapetissait, à moins que ce ne fût l'Amphisbène qui épaississait. De jour en jour les deux êtres se fondaient, et un matin dans la chambre aux murs griffés et bosselés par les coups de poing, où la tapisserie et la frise aux petits lapins roses et bleus qu'elle avait soigneusement choisie et installée n'étaient plus que mornes lambeaux, c'est un monstre unique qu'elle trouva. Verdâtre, velu, griffu et dégoulinant d'un liquide visqueux plein de bulles, de crachats et d'immondices. Colossal, éléphantesque, titanesque il vociférait une transe grandiloquente : « Du lait ! Du lait ! Du lait ! » Sophie se précipita à la cuisine et eut toutes les difficultés du monde à trouver un contenant adapté à l'énorme avaloir de la bête. Et dire qu'elle avait justement fait le tri de ses ustensiles pendant sa grossesse, ça n'était vraiment pas de chance. Fouissant dans de vieux cartons qui encombraient l'entrée de l'appartement, elle dénicha tout de même un grand vase de verre fumé et la remplit du contenu de cinq bouteilles de lait. La peur au ventre, elle ouvrit la porte et fit quelque pas dans la chambre de la bête, le vase devant elle comme un pauvre bouclier. En quelques secondes la goule engloutit le breuvage. Mais son appétit, hélas, ne s'arrêta pas là… Et dans le ventre du dragonneau, Sophie sombra. 

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