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Goutte

Frida Kahlo Colonne brisée Atelier Autoportrait une appropriation en trois étapes
  • 1.Les larmes coulent sur son corps douloureux. Sa colonne de pierre est cassée à de multiples endroits. Le haut de son corps est maintenu par des lanières en cuir blanc. Un drap blanc couvre le bas, du sang est visible. De multiples clous de différentes tailles sont dispersés sur l'ensemble de son corps, exposant les douleurs quotidiennes de la peintre. Malgré tout, elle se tient droite et force le respect à se tenir ainsi, dépassant la douleur latente qui l'envahit. L'arrière-plan est crevassé, de nombreux trous sont visibles. Le paysage est accidenté.
  • 2.Je me dessinerai sur un fauteuil, entourée de blanc, un blanc pâle. Aucune couleur ne réchauffe cet ensemble. J'ai froid. Deux fauteuils vides attendent leurs clients. J'entends l'agitation calme derrière la porte. La trotteuse vient de faire son tour. Je suis seule. Le plafond n'est pas plaisant à regarder, ni les murs. Je tourne le dos à la fenêtre. La lumière tente de me réchauffer. Je la vois plus que je ne la ressens. J'attends que la jeune femme revienne, elle a oublié un flacon, je crois ou doit-elle demander un renseignement à la doctoresse. Je vois une blouse blanche qui s'agite au loin. Est-ce la personne que j'ai vue ? Ma mémoire me fait défaut. Je ne vois que du blanc sur du blanc.
  • 3.Mon corps ne m'appartient plus.


Les gouttes se ressemblent. Elles n'ont pas besoin d'accélérer. Elles connaissent le chemin. Inlassablement, elles glissent. Elles ne reviennent jamais en arrière. Devrais-je les remercier ? Je ne sais pas, je n'ai pas le cœur à leur souhaiter la bienvenue. Pourtant, je suis quelqu'un de sociable, toujours à discuter, à mettre à l'aise les gens, toujours l'envie de découvrir l'autre, d'apprendre de sa culture.

Je ne leur ferme pas la porte, je n'avais juste pas très envie de leur ouvrir, mais elles ont la clé. Elles ont un droit de passage, ne s'en privent pas d'ailleurs. Une goutte en appelle une autre. Elles sont nombreuses, ça n'en finit plus. Est-ce qu'elles font la fête ? Sont-elles besogneuses ? Est-ce qu'elles se mettent au travail tout de suite ? Ont-elles des chefs-gouttes ? Avancent-elles en escadron ? Ont-elles un plan d'attaque ? Ou est-ce qu'elles tirent dans le tas ? Je n'ai pas de préconisation à leur donner. Elles savent ce qu'elles ont à faire, bien mieux que moi. Je leur fais confiance, je sais qu'elles ont un plan de bataille. J'ai demandé à mes cellules de se mettre derrière les palissades pour les laisser effectuer leur travail. Une langueur tombe sur moi, ma gorge se réchauffe, j'ai comme une boule de feu. Est-ce que je vais cracher du feu ? Ces gouttes ont-elles le pouvoir de me transformer en dragon ? C'est peut-être ça alors leur pouvoir magique, brûler ce qui doit être. Ma vue se brouille. Le temps s'allonge. Quelle heure est-il ? Suis-je dedans ou dehors ? Dois-je vous répondre ? Je n'ai pas très envie, point. J'ai envie de dormir, mais la nausée commence son ascension. Lentement, elle avance. Les gouttes font-elles de la place dans mon corps ? Je ne sais plus. La torpeur s'agrandit, j'ai l'impression qu'elle m'enveloppe de ses bras cotonneux. Restez là, tenir, ne pas s'évanouir.

Les gouttes continuent leur lente ascension. Elles ne se fatiguent pas, elles avancent plus ou moins lentement. Il y a des bouchons dans leur circuit. Elles s'agglutinent pour former un petit lac. Doivent-elles apprendre à plonger pour percer la barrière ? Est-ce qu'il existe des apprenties-gouttes qui vont passer leur baptême de plongée ? Si elles réussissent, elles passent le clapet. Est-ce qu'elles savent qu'elles ne reviendront jamais ? Ont-elles conscience qu'aucun retour n'est possible ? Que si l'envie leur venait, elles ne pourraient faire machine arrière ? Qu'elles avancent vers un but plus grand qu'elles. GUÉRIR. J'aime à croire qu'elles endossent leur mission par choix. Qu'elles avancent toutes dans un même but précis.

Une goutte tombe dans le lac, elle s'aplatit, ne pose aucune résistance. A-t-elle survécu ? Les gouttes me paraissent faibles. Nous pouvons voir ce qu'elles ont dans le ventre, c'est-à-dire pas grand-chose. Ça n'augure rien de bon. Quelle personne sensée peut faire confiance à la mollesse ? J'ai besoin de résistance, de rigueur, qu'elles rentrent dans le lard. J'ai besoin d'une armée, pas d'un escadron flaque. Certaines ont traversé, elles sont passées de l'autre côté. Elles ont l'air de ne pas avoir perdu de leur mouvement. Elles avancent, elles remontent jusqu'à moi. Elles ne sont plus seulement des gouttes, elles forment un ensemble lumineux. Est-ce qu'une commandante-goutte leur a ordonné de prendre cette forme ? Ce groupement remonte, il gravit le dénivelé qui nous sépare. Est-ce qu'il hésite ? Non. Il passe la porte sans frapper. Heureusement. Finalement, je ne pourrai pas les accueillir. La transparence de ces gouttes pourrait faire croire, aux non-initiés, à une fragilité. Détrompez-vous.

Une chape de plomb commence à me tomber dessus. Je lutte pour tenir la tête droite. Je m'accroche au mur blanc, j'essaie de respirer, mais mon corps ne m'appartient plus. Je sens qu'elles agissent. La bataille fait rage. Mon énergie se dissout. J'ai l'impression qu'elle est aspirée par mon corps pour tenir le siège. La bataille n'est pas à l'extérieur, mais à l'intérieur. Mes forces m'abandonnent pour se rediriger vers l'intérieur. Tout se concentre au même endroit. Mes doigts s'engourdissent, ma tête devient brumeuse, mes yeux ne visualisent plus la pièce dans son ensemble, ma bouche devient pâteuse. Boire, il est important de boire m'a-t-on dit. Je vois ma gourde près de moi et tente de la saisir. Mon Dieu, qu'elle est lourde. La porter à ma bouche me demande une concentration importante. Tout me devient difficile. Mon estomac se rebelle, refuse-t-il le passage aux gouttes ou les laisse-t-il passer ? La bataille fait rage, les ennemis sont attaqués. Ils ripostent, mais les escadrons sont bien formés. Mon corps est secoué de spasmes. Respirer, me calmer. La douleur m'envahit. Gardez la tête hors de l'eau. Reste là, reste là. Ne pas m'effondrer, tenir, ne rien lâcher.

Une petite forme translucide pointe le bout de son nez. Les rayons du soleil la traversent, l'illuminent. Cette petite création devient lumineuse, elle grossit tout doucement. D'un petit point, elle devient de plus en plus grande et de plus en plus imposante. Elle est bien accrochée. Elle remonte, elle redescend. Elle devient lourde, si lourde qu'elle se décroche, et roule tout doucement sur la colline, et atterrit sur le vallon. Sa lente progression la fait buter sur les commissures de mes lèvres. Cette petite goutte, c'est ma petite goutte. 

La maison vide
Course

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