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Une pie

Pie Atelier Crescendo fantastique

Cet après-midi là, elle était confortablement installée dans son canapé. La semaine avait été épuisante. Elle s'octroyait quelques instants de repos, un peu coupable toutefois d'abandonner un moment la tâche qui l'attendait, quand une pie vint se poser sur la terrasse, si près de la fenêtre qu'elle en heurta la vitre. Elle sursauta.

Il faisait bon en cette fin d'après-midi, la douceur entrait par la fenêtre entrouverte et les rayons du soleil déclinant découpaient la pièce en petits rectangles éclatants de lumière. Paisiblement allongée sur le canapé, elle était absorbée par sa lecture. Un coup brutal contre la vitre la fit sursauter. Elle en lâcha son livre. Une pie, d'une taille étonnante, sans doute une des plus grosses qu'elle eût jamais vu, parcourait la terrasse de son pas chaloupé, le bec tourné vers le salon. Son œil rond semblait sonder l'espace.

Brisant le silence, un bruit contre la vitre du salon la tira violemment de cette lecture qui la tenait depuis plusieurs jours. Le récit d'un condamné à mort qui exerçait sur son esprit de la fascination, tout en la plongeant dans une angoisse qu'elle peinait à définir. L'ombre démesurée d'une pie se dessinait lentement sur les murs, progressant par bonds successifs vers le canapé au fond duquel, apeurée, elle se tassa, repliant ses jambes au plus près de sa poitrine, le dos pressé contre l'accoudoir. Le livre lui glissa des mains et chuta sur le carrelage. La pie scrutait intensément le lieu, comme si elle prenait possession de son territoire, en évaluait la mesure, cherchant dans le visible ce qui serait caché. Son plumage de métal irradiait l'espace d'éclats violets, bleus, verts, une iridescence de fin du monde. Elle jacassait, imperturbable. Il semblait qu'elle interpellait ses congénères perchés sur le micocoulier au bout de la terrasse.

L'ombre de la pie qui avait heurté la fenêtre occupait tout l'espace, nimbant d'une opacité redoutable le canapé où elle s'était installée. Les rayons du soleil de cette fin d'après-midi, comme happés par cette noirceur, se brisèrent soudain avec fracas. Le livre au sol frémit comme s'il répondait aux cris rêches de l'oiseau. Tétanisée, elle sentit l'emprise de l'ombre la gagner. Les « tcha iak » assourdissants lui déchiraient les tympans. Ses mains moites agrippèrent des coussins pour se boucher les oreilles ; en vain. Ca résonnait au plus profond. Aux battements effrénés de son cœur s'ajoutaient un froissement d'ailes frénétiques amplifiant le chaos intérieur qui l'avait envahie. Des pies affluaient maintenant de tous côtés. Certaines, paraissant surgir des pages du livre, charriaient avec elles des mots qu'elle ne comprenait plus. Un langage cinglant dont l'écho se répercuta entre les murs, s'insinua dans chaque fissure, claquant jusque dans le jardin où la nuée noire, grouillante, grossissait. Qu'y avait-t-il derrière cette nuit implacable ?

Les ombres s'épaississaient, toujours plus intenses, plus définies, toujours plus précises dans leurs contours. Dominée par l'effroi, ses mains livides tâtonnaient pour saisir les coussins qui se dérobaient sous elle, la dessaisissant de tout appui tandis que les pies ricanaient de plus belle. Les queues comme des lames de couteau montaient puis descendaient sans cesse, leur cisaillement strident se mêlait aux coups de becs assénés contre ce qui restaient des vitres. Les ténèbres avaient aboli extérieur, intérieur, des éclats de verre jonchaient le seuil soudain dissous par cette myriade acérée, le canapé lui-même avait rétréci au point qu'elle se sentait basculer dans le vide. Rien pour la retenir, du blanc, du noir, et l'acier éblouissant du plumage de ces créatures hideuses, alignées et dressées, occultant le salon, le jardin, d'une muraille aveugle et menaçante. Le livre expulsait des « kiak » glaçants. Les pies éructaient « tcha-iak » accusé ! « kiiak » coupable ! elle glissa, se débattit, « kiakiakiakkk » condamné ! s'effondra…

Elle s'approcha de la vitre, referma la fenêtre. Une pie, qui venait de la heurter, s'envola, indifférente, se percha sur le micocoulier dans un « kiak » retentissant. Elle ramassa son livre qui dans sa chute s'était corné puis s'installa au bureau, fatiguée, pour finir de rédiger son réquisitoire. Le jugement approchait. 

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Commentaires 1

Invité - Roussin Florence le lundi 27 janvier 2025 15:10

Je retrouve le texte de Sylvie avec beaucoup de plaisir. J'ai même le son de sa voix qui accompagne merveilleusement ma relecture avec ce style fluide néanmoins très travaillé et cette escalade quasi hitchcockienne dans la phobie que crée l'arrivée inopinée de cette pie nous plonge dans un vertige emplumé.

Je retrouve le texte de Sylvie avec beaucoup de plaisir. J'ai même le son de sa voix qui accompagne merveilleusement ma relecture avec ce style fluide néanmoins très travaillé et cette escalade quasi hitchcockienne dans la phobie que crée l'arrivée inopinée de cette pie nous plonge dans un vertige emplumé.
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