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ELLE


Quand nous étions enfants, son jeu préféré était de s'approcher de moi à pas de loup alors que j'étais absorbée dans ma lecture, elle poussait un cri strident qui me saisissait, me déchirait les tympans et me laissait hagarde, pantelante, me demandant ce qui venait de m'arriver, un trou au milieu du ventre.
Malgré l'habitude, je me laissais toujours surprendre, mais à peine voulait-on l'attraper pour lui rendre la pareille qu'elle était déjà à l'autre bout du jardin, prête à recommencer.
Elle vous filait entre les doigts, insaisissable, fuyante. Elle ne participait pas vraiment à nos jeux, mais ne s'éloignait jamais trop, elle restait là, assise sur la balançoire, semblant rêver et lorsqu'elle posait ses grands yeux sur nous, nos jeux d'enfants ne pouvaient plus être les mêmes.
Elle n'était jamais là où on l'attendait. Elle pouvait surgir n'importe quand, lorsque nous allions dans les champs pour nous déguiser avec les barbes du maïs ou bien quand à la fin de l'été nos doigts saignaient en ramassant les mûres. Il ne lui fallait pas grand-chose pour qu'elle se croit tout permis, le chant d'un oiseau, un prénom crié au loin, une odeur de crêpes qui se répandait dans la maison, à chaque fois c'était comme une effraction, elle entrait, s'installait, prenait toute la place et aussitôt, me faisant oublier moustaches et confitures, un drôle d'animal se lovait dans mon ventre pour des jours et des nuits.

A la maison, Maman se disputait toujours avec elle parce que partout où elle passait, il fallait qu'elle laisse des traces de son passage, K7 dans le lecteur, bouffées de parfum dans la chambre, vêtements oubliés derrière un coussin du canapé, voix sur le répondeur. On aurait dit qu'elle prenait plaisir à nous torturer !
On sait que tu es là, disait maman, fais-toi un peu oublier !
Mais elle, elle aimait bien qu'on sache qu'elle était là et elle insistait, jouant de son ambivalence, telle Janus aux deux visages, là et pas là à la fois.

A l'adolescence elle changea et pris de l'assurance. D'abord elle cerna ses yeux de noir, puis adopta des tenues faites de tissus fluides et transparents, qui laissaient à peine entrevoir sa silhouette évanescente. Je savais qu'elle arrivait au bruissement de ses voiles qui aussitôt aperçus s'évanouissaient au bout d'un couloir ou au détour d'une rue. Elle venait nous voir souvent, n'attendant pas d'y être invitée ; elle arrivait en fin d'après-midi, à la tombée de la nuit, se plaignait de notre accueil, puis se servait à boire elle-même puisque personne ne le lui proposait, elle prenait les pantoufles toute douces de maman et choisissait le fauteuil le plus confortable. On ne savait pas combien de temps elle allait rester.
Chacune de ses apparitions me laissait pétrifiée, incapable de dire ou de faire quoi que ce soit, la boule au ventre, me demandant quand cela allait finir.

C'est à cette période qu'elle commença la photo. L'appareil autour du cou, elle photographiait tout, tout le temps. Lorsqu'elle nous montrait ses photos, ce qu'elle faisait volontiers, alors que nous imaginions des visages, des vacances, des moments heureux, nous y découvrions des motifs insolites, objets oubliés, salles d'attente vides, lieux délaissés, villes désertes, c'était cela qui l'intéressait, nous, nous n'étions pas là.

Les seules personnes qu'on voyait sur ces photos donnaient l'impression d'être en train de déserter, sur le point de partir ou alors elles tournaient le dos au photographe. Quand on lui demandait pourquoi les gens étaient absents de ses photos, elle ne savait pas quoi répondre puis elle finissait par dire d'un haussement d'épaules : C'est comme ça !
Ces paysages réveillaient en nous des gouffres qui nous aspiraient et nous devions nous battre de toutes nos forces pour ne pas être entrainés.

Parfois, elle était de très bonne humeur et nous étions presque heureux de sa venue. Elle arrivait les mains pleines de cadeaux qu'elle trouvait sans doute dans des brocantes, des photos anciennes que nous regardions avec attendrissement, des films qui nous ramenaient dans le passé, elle avait le chic pour raconter des histoires et faire revivre des personnages qui n'étaient plus. Elle racontait avec fougue et savait nous emporter dans son monde, les personnages étaient là, elle les faisait renaitre et l'espace d'un instant nous pouvions les voir nous sourire, nous regarder et croire qu'ils étaient là, avec nous. Mais il arrivait un moment où elle ne voulait plus continuer, elle s'arrêtait brusquement, abandonnant son récit sans que nous y trouvions une raison. Alors, privés d'images, renvoyés à nos illusions et à nos pleurs, la colère nous prenait et nous la mettions dehors avec tous ses cadeaux, ses brocantes, la priant de ne plus revenir. Notre mère l'accusait de tromperie, la traitait de charlatan, lui criait qu'elle allait tous nous détruire à force de jouer avec nous, comme ça.

Et puis on y pensait moins.

Aujourd'hui, avec l'âge sans doute, nos relations se sont un peu apaisées. Nous savons qu'elle fait partie de notre famille et que nous devons l'accepter telle qu'elle est, même si ce n'est pas toujours facile ! Nous avons pris un peu de distance, elle est devenue plus indépendante et elle est de plus en plus absente.

L'absence

6 février 2022 

La légende de la côte.
​Il est seul.

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Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le vendredi 4 mars 2022 21:00

Une allégorie personnification réussie qui réactualise avec délicatesse cette figure de style.

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