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Solène J.
31 mai 2026
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Les sentiers de la gloire Epilogue

Les-Sentiers-de-la-Gloire Atelier Adaptation littéraire d'une scène de Kubrick
Le soir tombait. Les rues du camp étaient désertes.
Encore tremblant de la colère qu'il n'avait pu contenir devant le cynisme de Boulard, le colonel Dax éprouvait le besoin de se retrouver seul.
Alors qu'il allait ouvrir la porte de son appartement, un vacarme de sifflements, de cris, d'interpellations émanant de la cantine des soldats l'arrêta.
Il s'approcha lentement de la fenêtre, ses épaules lui semblaient si lourdes. Pourtant, malgré la fatigue, il se pencha pour voir à l'intérieur.
Silencieux, les yeux étonnés, il resta là, immobile, à l'écoute.

Cet endroit était le fief de ses hommes, leur refuge après les combats, lui n'y venait pas souvent. C'est là qu'entassés dans la pièce enfumée, serrés les uns contre les autres autour des tables en bois, les soldats, leur chope à la main, essayaient d'oublier les tranchées, le froid, la boue, là, ils s'efforçaient de ne plus voir les ombres de ceux qui n'étaient plus là et de ne plus penser à ce qui les attendait demain. L'alcool y faisait son œuvre et éloignait pour un temps, la mort, le sang et la peur.

Dax resta là un moment à observer ses hommes à travers la vitre,
Ils étaient là, tous, vautrés sur leur chaise, tournés vers le fond de la salle, dans une agitation et un boucan extrême,
Les sifflements stridents de ceux qui, les doigts dans la bouche, se donnaient comme des fous, y allant de tout leur corps, comme si la puissance du son et de leur souffle pouvait faire démarrer plus vite le spectacle ; le battement rythmé des bottes sur les cadres en bois de ce qui ressemblait à des châlits, où s'étaient perchés quelques-uns ; les Ouh, les Oh…. de désapprobation devant le vide de la scène, tout cela se superposait, se mélangeait en une véritable cacophonie
Ça vociférait, ça riait grassement, ça gueulait, ça exigeait. Certains se dressaient appuyant leur revendication de grands gestes impatients, impérieux.
Ce n'était que bruits.
L'alcool leur donnait tous les pouvoirs.

Dax resta en retrait. Une odeur épaisse de vinasse, de sueur et de tabac filtrait à travers la porte. Dans le coin sombre de la pièce, une estrade en planches grossières et un piano avaient transformé la pièce en salle de spectacle. Chaque semaine le tenancier de ce cabaret improvisé se démenait pour leur trouver ce qu'il appelait « une petite distraction » qui devait les emporter loin de la guerre et de son absurdité, l'espace d'un instant.
Mais ce qu'attendaient ces hommes, bien au-delà de la distraction, ce qu'ils espéraient, c'était avant tout un exutoire, n'importe quoi qui leur permettrait de ne pas devenir fous.

Et voilà qu'on y était.

A peine virent-ils le petit homme au ventre rebondi arriver sur la scène tirant derrière lui une jeune femme tremblante, paniquée comme un animal chassé face à cette assemblée de visages avinés, de regards hantés, de gestes lourds, que ce fût un déferlement de ouh ! ouh ! goguenards, de oh ! aux accents sardoniques, de ricanements salaces à la vue des gestes orduriers du bonhomme, face aux formes de la jeune femme.
L'un après l'autre, ils se levaient, s'esclaffaient, frappaient leur chope sur la table, exigeant qu'elle chante. Du plus jeune au plus vieux, c'était à celui qui serait le plus rustre, le plus grossier : « Alors tu y vas, oui ? » « Plus fort ! » « Allez vas-y, chante, comme à l'Opéra ! » « Tu pourrais au moins parler une langue civilisée ! »
La jeune femme chercha en vain du réconfort dans les yeux de l'aubergiste qui préféra plastronner à l'idée d'exhiber sur la scène celle qu'il appelait une « conquête sur l'ennemi » lui qui n'avait qu'une idée en tête, la faire chanter dans sa langue natale.

Dax regarda ses hommes. Il les avait vus lui, dans les combats, dans les tranchées, il les avait vus comme peut-être personne d'autre, secoués de peur, honteux devant leurs pantalons souillés malgré eux, implorant père et mère pensant leur dernière heure arrivée, mains collées aux oreilles pour ne plus entendre le vacarme des obus et des canons. Mais aussi capables d'un courage qu'on ne leur avait pas enseigné.
Et là, il ne savait plus qui il avait en face de lui. Qui étaient-ils ceux qui renchérissaient aux gestes obscènes du présentateur ? Quel instinct bestial tapi en eux se réveillait soudain à la vue de cette femme ? Qui étaient-ils ceux qui ne voyaient en elle que l'ennemi ?
Depuis combien de temps n'avaient-ils pas approché une femme ?

Poussée par le bonhomme, la jeune femme commença à chanter, d'une voix douce, peu assurée, presque inaudible au début tant les sarcasmes des hommes recouvraient sa voix, un murmure qui malgré le vacarme, s'éleva, prit de l'ampleur et insensiblement la voix s'affirma, éveillant peu à peu l'écoute des hommes.
Etaient-ce les paroles de ce chant populaire ou bien le courage de cette jeune femme qui les fit revenir à eux ? Progressivement quelque chose s'apaisa, les cris, les quolibets cessèrent et on n'entendit plus que la voix de la jeune femme qui s'offrait et qui les touchait plus qu'ils ne l'auraient imaginé.
Dax vit l'émotion parcourir ses soldats, comme une vague. Peu à peu les rires disparurent, la gravité s'installa sur la plupart des visages, cigarettes et verres furent oubliés sur les tables.
Tous étaient tendus vers le chant.
Quelque chose se passait. Un jeune homme le front un peu dégarni, regardait la jeune femme bouleversée, d'un air halluciné, comme si ces quelques couplets l'avaient touché en plein cœur, un homme aux cheveux blancs, le regard dur, la mâchoire crispée, ravalait sa tristesse avec difficulté, près de lui, les cheveux collés par la sueur, un autre baissa la tête et ferma les yeux un instant, comme pour ne pas être vu dans ce moment de vulnérabilité et peu à peu, quelques-uns puis tous, se mirent à l'unisson avec elle, fredonnant la mélodie en un chant partagé, dans un instant suspendu.
Plus que les paroles, Dax sentit que c'était surtout la vulnérabilité de la jeune femme, sa sincérité, sa force qui avaient eu raison de leur trivialité.
Son chant avait réveillé des douleurs enfouies qui les laissaient sans défense. Certains d'entre eux tentaient de dissimuler leur émotion mais le trouble se voyait dans leurs yeux humides, dans le tremblement de leur visage, d'autres ne luttaient pas et s'y abandonnaient, les larmes coulaient sans retenue.

La voix sincère de cette jeune femme avait permis à ces hommes d'exister au milieu de ce chaos, leur rappelant le monde d'avant où il n'y avait pas la guerre.
Pour la première fois depuis longtemps, Dax vit ses hommes non plus comme des soldats, abrutis de fatigue et de violence, mais comme des individus qui l'espace d'un instant avaient retrouvé leur part d'humanité.


Camille L.

12/04/2025 


Pour regarder la scène dont le texte est une adaptation : https://www.youtube.com/watch?v=0jvmvJ0TkKo

Une chanson douce
Un petit dérivatif

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Commentaires 2

Sylvie Reymond Bagur le mercredi 23 avril 2025 12:52

Pour voir la scène dont le texte est une adaptation : https://www.youtube.com/watch?v=0jvmvJ0TkKo
Merci Claire pour ce commentaire, tu as parfaitement compris le sujet !

Pour voir la scène dont le texte est une adaptation : https://www.youtube.com/watch?v=0jvmvJ0TkKo Merci Claire pour ce commentaire, tu as parfaitement compris le sujet !
Invité - Claire Pasquié le mercredi 23 avril 2025 11:28

N'ayant pas été présente à cet atelier, je crois avoir compris qu'à partir d'une scène visionnée, les participants devaient l'écrire à leur façon. Je n'ai pas vu non plus ce film. Même sans cela, la lecture du texte de Camille ne laisse pas insensible. Une forte tension y règne. J'ai beaucoup aimé l'humanité qui s'en dégage : nos ambivalences, avec nos côtés sombres et lumineux, la souffrance et la fréquentation de la violence qui peuvent engendrer la cruauté. La note positive qui transparaît, c'est la conversion de ces hommes face à la douceur, à la beauté, au don de soi qui se retrouve dans le chant de plus en plus affirmé de la jeune femme. C'est en quelque sorte un hymne à l'amour, à quelque chose de diamétralement opposé à la cruauté de la guerre. Et ça fait du bien !

N'ayant pas été présente à cet atelier, je crois avoir compris qu'à partir d'une scène visionnée, les participants devaient l'écrire à leur façon. Je n'ai pas vu non plus ce film. Même sans cela, la lecture du texte de Camille ne laisse pas insensible. Une forte tension y règne. J'ai beaucoup aimé l'humanité qui s'en dégage : nos ambivalences, avec nos côtés sombres et lumineux, la souffrance et la fréquentation de la violence qui peuvent engendrer la cruauté. La note positive qui transparaît, c'est la conversion de ces hommes face à la douceur, à la beauté, au don de soi qui se retrouve dans le chant de plus en plus affirmé de la jeune femme. C'est en quelque sorte un hymne à l'amour, à quelque chose de diamétralement opposé à la cruauté de la guerre. Et ça fait du bien !
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