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Points de vue et faits divers

 A Toulon, la chanteuse Rosine Ferrébeuf a blessé d'une balle à la nuque son amant, le chef d'orchestre Cunq.

Samedi 9 novembre 1912, à Toulon, aux alentours de 17h, Monsieur Guinde, le directeur du théâtre de la Ville, a retrouvé dans la fosse d'orchestre, gisant dans une mare de sang, le célèbre et fantasque chef d'orchestre Cunq. Dépêchés à toute hâte, les agents de la police municipale ont constaté que ce dernier avait été blessé par une balle tirée dans la nuque. Fort malheureusement, pour Monsieur Cunq comme pour les arts lyriques, le trajet de la balle a été fatal. Qui avait pu vouloir la mort d'un artiste et d'un homme aussi remarquable ? Des interrogatoires promptement menés, l'enquête s'est rapidement resserrée sur Rosine Ferrébeuf, chanteuse et, dit-on, amante du chef d'orchestre. Agée de 41 ans, forte d'une carrière de plus de 20 ans sur les planches varoises, Madame Ferrébeuf est bien connue des amateurs d'opérettes, de la région, qui la surnomment affectueusement le petit rossignol de la rade. Plusieurs témoins racontent qu'elle entretenait, avec Monsieur Cunq, pourtant marié et père de 5 enfants, une relation amoureuse tumultueuse, depuis de nombreuses années. Pour quel motif Rosine/le rossignol en est-elle arrivée à un tel acte ? Certains parlent d'une jalousie maladive qui serait devenue ingérable, d'autres d'une mise à l'écartprofessionnelle. Accident ou acte prémédité ? Toute question reste, aujourd'hui, en suspens : Rosine Ferrébeuf, pour l'instant prostrée, a été incarcérée dans la prison pour femmes, de la Seyne-sur-mer. Les enquêteurs, sous la houlette du Commissaire Sardin, espèrent pouvoir éclaircir au plus vite les zones d'ombres qui persistent. Sans son chef d'orchestre et sa chanteuse vedette, le théâtre de la ville a cessé pour l'instant toutes les représentations et reste clos jusqu'à nouvel ordre.

Ils m'ont trouvée chez moi, m'ont assaillie de questions, puis enfermée dans une cellule de la prison pour femmes, à la Seyne. Je n'ai pas parlé. Je ne parle plus. Je ne parviens plus à émettre un son. Je ne chante plus. Je suis sous le choc, comme ils disent. Peut-être. Je me fiche de ce qui va pouvoir m'arriver. « Parlez Rosine, dîtes-nous, racontez. Vous risquez la peine de mort. Expliquez –vous ! » Et alors, je suis déjà morte, de toute façon. Je suis morte à l'instant où il m'a dit qu'il ne m'aimait plus. Vide, sans force, sans vie, je me suis laissée glisser à terre, je me suis recroquevillée sur moi-même, en position fœtale, sur le sol de ma loge. Je n'ai pas pleuré, je ne pouvais pas. J'étais sèche. Lui est resté debout, insensible et surtout impuissant. Il m'a expliqué qu'il était tombé amoureux de la petite épicière de la rue Turgot, « cacahuète » comme la surnomme ses collègues et les clients habituels. Une fille sans talent, ni belle, ni laide, une fille quelconque mais une fille jeune.

Il m'a dit qu'il était désolé mais qu'il ne pouvait rien y faire, que c'était comme ça, qu'il fallait que je comprenne et qu'il me savait suffisamment indulgente pour cela. Foutaises. Indulgente, je l'étais depuis trop longtemps. J'étais restée celle qu'on cache, celle qui attend, celle à laquelle on ment, celle qui ne portera jamais d'enfants.

Il ne cessait de répéter qu'il était désolé, mais sa voix disait le contraire et je me suis sentie comme un paquet encombrant dont on ne savait pas comment on allait pouvoir se débarrasser. Je ne pleurais pas, je ne criais pas mais tout mon corps était une plainte sourde et douloureuse. Ecrasée, au sol, cela me parut durer une éternité et je ne le vis pas sortir de la loge, Mais quand je me rendis compte qu'il avait fui, qu'il m'avait laissée seule, encore une fois et pour toujours. J'ai couru vers la scène. Il la traversait toujours avant de quitter le théâtre. Nous la traversions, tous les jours, tous les soirs ensemble depuis plus de 20 ans. J'ai couru. Le revolver était dans mon sac, une arme de dame, à la crosse nacrée, qu'il m'avait offert pour me protéger les nuits où je rentrais seule après la représentation. Je l'ai sorti pour tirer en l'air, le pousser à arrêter sa course, à se retourner, mais en vain. Alors, j'ai visé la nuque. Il est tombé.

Je suis un pistolet pour dame, un petit objet précieux qu'on range dans un sac et qui ne sert jamais. Un bijou qu'on ne porterait pas ou alors en de rares jours de fêtes, pour en montrer à ses invités. 10 ans, déjà, que j'agonise au fond d'un sac.En vitrine de l'armurerie, là, au moins, je faisais le spectacle, je m'exhibais sans honte aux regards de tous et avec délectation. On me manipulait, parfois, avec délicatesse, on me caressait, on m'admirait, on me désirait, oui.

Lorsqu'il m'avait choisi puis qu'il m'avait offert à son idiote de maîtresse, je m'étais enfin aussi senti aimé. Mais, ma joie avait été de très courte durée car après s'être extasiée deux minutes, en pleurnichant bêtement d'émotion : « Oh mon Cunqichou, quel cadeau adorable ! », le rossignol avait couvert le Cunqichou de baisers et m'avait laissé choir sur le tapis. Du tapis au tiroir de la console de l'entrée, du tiroir au sac à main, ma vie s'était résumé à ce terne et dérisoire ballet, jusqu'à samedi dernier. Là, à 16h35, (précisément : une montre à gousset partage avec moi, la poche centrale du sac), elle m'avait sorti au milieu de la scène, mon heure de gloire enfin, et elle avait tiré une fois en l'air, j'exultais déjà. J'avais l'impression d'être le personnage principal du spectacle. Puis elle avait dirigé mon canon vers sa nuque, à lui et j'avais compris qu'on n'était plus dans un vaudeville mais au cœur d'un drame passionnel dont j'étais le héros. La godiche remontait dans mon estime. Elle cessait, enfin, de se faire traiter comme une serpillère. Elle avait tiré froidement, sans hésiter, sans trembler. Elle avait visé juste. Il s'était écroulé dans la fosse d'orchestre. Elle ne m'avait pas lâché, elle m'avait regardé sans effroi, m'avait tenu un moment puis rangé avec douceur. Il était mort et moi je me sentais enfin, à nouveau vivant.

Du geste au personnage
​L'enfant qui contemplait la mer

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